23 septembre 2026

Par Alizée Thalmensy
À 6 ans, elle quitte sa terre natale, Haïti, pour venir s’installer à Montréal, au Québec, avec sa famille. Rien ne la prédestinait alors à vivre la carrière dont elle rêvait. Pourtant, Penande Estime est déterminée à devenir une actrice inspirante pour sa communauté et toutes les autres. Sa persévérance finit par porter ses fruits. Actrice avant tout, mais aussi cascadeuse, animatrice et comédienne, Penande Estime est une femme polyvalente. Elle a décroché notamment des premiers rôles d’une grande profondeur au cinéma et à la télévision.
Lors d’une entrevue chaleureuse dans un café intimiste de Montréal, nous avons pris le temps d’échanger sur ce qui l’a poussée à faire ses choix de carrière et à rester connectée à son authenticité pour asseoir sa place dans le milieu.
Lorsque nous lui demandons quel personnage elle a préféré incarner, elle nous répond :
C’est définitivement mon rôle dans Kanaval, de Henri Pardo sorti en 2023 au cinéma qui m’a le plus marquée. J’y incarnais Erzulie, un personnage qui me faisait penser à ma mère sur certains points. Mon personnage, Erzulie, est d’ailleurs inspiré de la mère du réalisateur, ce qui m’a mis une pression supplémentaire pour ne pas le décevoir. À travers ce personnage, je me suis connectée à mon pays, à mon passé, à ma mère, à la femme que je voudrais être et celle que je ne voudrais pas être. Kanaval a été très difficile émotionnellement. La construction du personnage a été challengeante et faisait même remonter certains de mes traumas. La scène qui m’a le plus marquée est celle où je me fais battre au début du film et où mon fils voit ça. C’était vraiment un moment fort et ça m’a fait traverser et travailler une multitude d’émotions.
Comment as-tu su que tu voulais devenir actrice ?
C’était d’abord une façon de me rapprocher de ma mère, pour qu’elle soit fière de moi. Je voulais qu’elle me voie, qu’elle me regarde dans son petit écran, un peu comme dans les films d’action qu’elle adorait regarder à la TV, et c’est ensuite devenu ma passion. Ma mère ne voulait pas que je prenne des cours de théâtre. J’en ai pris à partir de 16 ans quand même, mais elle aurait alors préféré que je sois avocate ou docteure, un peu comme beaucoup de parents immigrants qui veulent qu’on puisse avoir accès à un certain statut, qu’on ait un toit et de quoi manger. J’ai essayé de suivre des cours d’infirmerie, mais le fait de vouloir jouer était trop présent. J’ai donc écouté mon cœur et j’ai suivi des formations. Je continue d’ailleurs à en suivre, car on ne s’arrête jamais d’apprendre. Aujourd’hui, ma famille est vraiment heureuse que je sois parvenue à vivre mon rêve d’enfant. Ça me rend émotive d’en parler parce que dans le fond, tu veux que ta famille et que ta communauté soient fières de toi, et tu finis par …un peu porter ce fardeau-là. Et en même temps, t’as sincèrement envie de rendre tout le monde fier.
Tu n’es pas seulement actrice, mais aussi cascadeuse. Comment es-tu arrivée à faire ce sport, qui est aussi un métier ? Et qu’est-ce que cette expertise t’a apporté ?
On m’a approchée pour faire de la cascade, car il n’y avait pas beaucoup de personnes grandes à la peau foncée dans le milieu. J’ai accepté à l’époque et ça m’a apporté beaucoup de discipline. J’étais déjà disciplinée, ceci dit. Ma mère nous a appris à travailler fort pour faire notre place. J’utilise toujours mes skills de cascadeuse en ce moment sur la série Les Armes dans laquelle je joue pour TVA. En étant cascadeuse sur les plateaux de tournage anglophones au Canada ou en France, j’ai réalisé que c’était important pour moi d’être devant l’écran en tant qu’actrice pour mon plaisir personnel, mais aussi pour inspirer les jeunes enfants et les jeunes femmes de ma communauté, mais aussi de toutes les communautés. C’est pour ça que je travaille fort à garder ma place. C’est un métier vraiment trippant.
Donc tu es plutôt une femme active et engagée. Alors, comment réagis-tu lorsque tu sens que tu risques de te brûler ? Comment reviens-tu à l’essentiel ?
C’est vrai que je travaille constamment : entre apprendre mes textes, tourner et gérer mon travail autonome. Alors, j’apprends à faire cela deux ou trois heures puis à prendre une pause. Je prends du temps pour moi pour ma santé mentale et physique. Je suis très active, je vais faire du sport et je sors le méchant de cette façon. Je fais du spinning et ça m’aide énormément à garder les pieds sur terre. Une fois par jour, je fais un truc pour moi : un film que je veux regarder, aller au spa, faire mes cheveux, mes ongles, aller magasiner. Je veux apprendre à mieux cuisiner, donc prendre des cours de cuisine. Bien m’entourer est aussi essentiel. Ma famille et mes ami.es qui sont ma deuxième famille m’aident beaucoup. Je ne serais pas là où je suis et je ne serais pas qui je suis sans ces personnes. Mes ami.es en dehors de l’industrie me permettent de garder les pieds sur terre aussi. Savoir laisser partir des personnes pour être mieux dans ta peau, c’est important aussi. Faut tasser le drama, faire preuve de bienveillance et d’empathie ! Dans ma vie pro comme perso, je veux rester moi-même, me rappeler d’où je viens. Je ne suis pas spéciale, je fais juste une carrière publique. Je suis humaine et je fais des erreurs comme tout le monde. Aussi, quand je suis trop fatiguée, je pleure et c’est là que je sens que je dois me reposer. Parfois je n’ose pas dire non à des contrats de peur de ne pas en ravoir assez ensuite donc je pousse mes limites. Plus ma carrière sera ancrée comme je le veux, plus je pourrai me permettre de dire non.
Selon toi, est-ce que les actrices des diasporas africaine et caribéenne ont la possibilité de ralentir le rythme ?
Il y a de plus en plus de femmes noires à la télévision québécoise et c’est un bel avancement depuis quelques années. On manque encore de personnes autochtones, asiatiques, arabes, indiennes sur nos écrans mais j’espère que ça va continuer à évoluer. Alors, je pense qu’on peut ralentir, mais on ne se permet pas de le faire par rapport au capitalisme ou encore par rapport à la famille qui est venue pour ta réussite. On devrait se permettre de le faire parce que c’est nécessaire, mais c’est quelque chose qu’on doit apprendre et se donner le temps de l’appliquer. On est de nature très travaillante mais je crois qu’on doit aussi se souvenir que l’important avant tout, c’est d’être heureux. Des fois, le capitalisme ne nous donne pas le choix, c’est sûr. La vie, ce n’est pas juste goaler, c’est aussi s’écouter et suivre son intuition. À un moment donné, j’ai arrêté la cascade pour me concentrer sur le jeu. Je ne me sentais pas bien là-dedans, alors je me suis choisie, car ce n’était pas être fidèle à moi-même que de rester. J’ai préféré faire le choix de risquer de manger des toasts au beurre de cacahuètes. Je travaillais à Toronto, personne ne me connaissait ici, et je risquais vraiment de me retrouver sans rien en voulant retourner vers le jeu. J’ai écouté mon intuition même si ça faisait peur et j’ai eu raison. Quelques mois après, on me proposait de jouer dans Kanaval !
Chaque femme qui nous lit a certainement sa propre définition de la réussite. Qu’en est-il de toi ? Que signifie « réussir » pour toi ?
C’est trouver le bonheur et cocher toutes les cases que je me suis créées. J’aimerais vraiment aider les jeunes. Alors, quand on me demande de participer à des événements pour aider les femmes et les jeunes, je dis oui. Je vais notamment faire partie d’un panel pour soutenir les femmes qui vivent des violences, par exemple. Quand je verrai une différence à ce niveau, je serai heureuse. Je m’imagine plus vieille avoir fondé une organisation pour les jeunes pour les aider, aller les rencontrer et les soutenir. Bon, bien sûr, j’aimerais aussi avoir ma maison au bord de l’eau en Espagne (rires). Tiens, c’est étrange ça n’a rien à voir le jeu ! Enfin, si, tout est lié !
En parlant de l’Espagne… Tu t’es beaucoup déplacée pour ton travail. Est-ce qu’il y a un lieu où tu aimerais particulièrement jouer ?
Je suis heureuse que ça ait commencé avec le Québec, mais peu importe où je suis, je suis heureuse de faire ce que je fais. Si je devais choisir un lieu, ce serait de tourner en Haïti. Je n’ai jamais revu cette terre depuis mes 6 ans et j’aimerais retourner à la source. Je me souviens de l’atmosphère, de l’énergie d’Haïti. Je sens mes ancêtres avec moi qui me protègent, qui me surveillent et qui sont là. Je les ai apportés avec moi.
À ce jour, quelle est ta plus grande fierté dans ton parcours professionnel ?
Ma plus grande fierté, c’est ma persévérance. J’aurais pu abandonner plusieurs fois. Peu importe le rejet, je continuais malgré la vulnérabilité que ça crée d’être visible dans l’espace public. Tu es exposée aux critiques, comme lorsque, par exemple, j’ai parlé de racisme dans l’émission de Télé-Québec, Deux hommes en or et Rosalie. Je nommais avoir choisi d’être le visage, sur un timbre postal, de Marie-Josèphe Angélique, accusée à tort d’avoir incendié Montréal en 1734, et certains commentaires sur les réseaux sociaux ont été violents à la suite de cela. J’ai aussi lu énormément de commentaires positifs. Des personnes de toutes origines ont pris ma défense et j’en suis très reconnaissante. Seulement, parfois on retient beaucoup le négatif et ça nous fait douter de nous-mêmes. On a tous pensé, dans notre carrière, à abandonner à un moment ou à un autre, mais je continue parce que je suis persévérante ! Prends cinq minutes pour pleurer, et après cela, demande-toi ce que tu peux faire pour continuer ! C’est ça ma philosophie. Maintenant, peu importe ce que les gens disent, peu importe que je plaise ou pas, je vais faire mon chemin. J’ai réussi malgré de nombreux traumas, donc ce n’est pas le jugement des gens qui va faire une différence dans mon désir de faire ce métier. J’ai créé ce mindset et j’en suis fière : ne pas laisser les opinions des autres affecter son estime de soi et sa force de caractère. C’est un travail de tous les jours et ce n’est pas une chose facile.
Aujourd’hui, quel message inspiré de ton parcours souhaites-tu transmettre à nos lectrices ?
Je veux leur dire à travers mon jeu que c’est possible qu’une enfant de six ans qui n’avait pas grand-chose pour elle quand elle est arrivée fasse son chemin et finisse par percer, malgré les difficultés d’être une femme noire dans le milieu et, plus largement, d’être une femme noire tout court. Nos communautés africaine et caribéenne vivent des injustices. Je pense que les injustices vécues ne doivent pas écraser l’envie de continuer à faire ce que tu veux faire.
Parmi plusieurs projets palpitants, vous pouvez retrouver Penande Estime dans le rôle de Maxime Salomon dans la série Après le déluge, de Mara Joly, sur Crave. Elle interprète aussi en ce moment le rôle de Sofianne Lecours dans la série Les Armes, sur TVA. Et vous la verrez bientôt comme animatrice pour une émission télévisée durant l’hiver 2027, ainsi que comme comédienne au Théâtre d’aujourd’hui l’année prochaine.


Alizée Thalmensy
Rédactrice
D'origine martiniquaise et guadeloupéenne, je grandis dans le nord de la France puis immigre à Tiohtià:ke (Montréal), en 2013. J'y étudie le cinéma documentaire et fais de l'écriture mon refuge. La complexité humaine me fascine. J'aime particulièrement réfléchir aux pratiques queer, décoloniales, anti-oppressives et à la notion de privilège.
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