
Par Orlane Sebaï
Avec son premier album, LAYALI, sorti le 28 août 2026, Somaya ouvre les portes d’un univers où le R&B alternatif, la néo-soul et les sonorités nord-africaines se rencontrent. Installée à Montréal, l’artiste y explore ses chagrins, sa féminité et ses appartenances culturelles. Un projet intime, traversé par les voix de sa famille et par la conviction que laisser une place à ses émotions peut aussi être une manière d’agir sur le monde.
Avant de devenir chanteuse, elle y rêvait déjà en écoutant de la musique et en s’imaginant sur scène. Originaire d’Aylmer, à Gatineau, Somaya participe au Secondaire à un spectacle et découvre le plaisir de se produire devant un public. Mais c’est pendant la pandémie qu’elle commence à écrire ses propres chansons et à s’initier à la production. Le désir en prenant alors une autre forme, elle déménage à Montréal pour se lancer. Active sur la scène musicale depuis 2024, elle construit un univers qui se laisse difficilement enfermer dans une catégorie. À ses influences R&B, néo-soul et trip-hop se mêle un héritage nord-africain qu’elle souhaite faire entendre. Avec LAYALI, cette rencontre devient aussi une façon de renouer avec une partie d’elle-même.
LAYALI signifie « nuits » en arabe. Pourquoi avoir choisi ce titre pour ton premier album ?
Leila, mon deuxième prénom, signifie « nuit », et Layali, c’est le pluriel. Il y avait donc déjà ce lien personnel. Mais l’album parle aussi de différents états émotionnels que j’ai traversés, souvent la nuit. J’écris beaucoup à ce moment-là. Ce sont, en quelque sorte, différentes nuits que j’ai adaptées en chansons. Le titre en arabe rejoint également le thème de l’album et mes origines.
J’ai utilisé cet album pour célébrer le fait que j’ai quand même cet héritage-là et que je le trouve vraiment beau.
S’il fallait choisir un morceau pour entrer dans ton univers, lequel choisirais-tu ?
Pearls and Plums est l’une de mes préférées. J’aime qu’elle soit longue. Nous avons passé beaucoup de temps à la travailler. Elle représente une partie de ce que je veux faire dans la production, du son vers lequel j’ai envie d’aller. À la fin, nous avons aussi composé un passage inspiré d’Umm Kulthum, que j’écoutais beaucoup quand j’étais jeune. L’écriture, elle, est arrivée très rapidement. Je n’ai pas vraiment réfléchi à ce que j’allais écrire ni à la manière dont j’allais chanter. J’ai commencé et c’est venu. En dix minutes, la chanson était là.
Dans cet album, des images d’enfance où apparaissent Somaya et sa sœur accompagnent Pearls and Plums sur Spotify. Une vidéo familiale nourrit également l’interlude Nage dans l’eau. Sa mère, elle, est venue chanter en studio, tandis que l’artiste a posé ses harmonies sur sa voix. Une idée soufflée par sa sœur, devenue une autre façon de faire entrer les siens dans le projet. Lorsqu’elle envoie l’album à ses parents, plusieurs mois avant sa sortie, ceux-ci l’écoutent quotidiennement, parfois plusieurs fois par jour. Leur fierté la touche. Mais la présence des femmes de sa famille va au-delà de ces enregistrements. Elle influence sa manière de s’exprimer, de se tenir et d’envisager la musique.
Quelles femmes ont particulièrement marqué cette manière de voir les choses ?
Mon nom d’artiste vient de Somaya, une femme qui travaillait auprès de ma mère en Égypte. Quand j’y allais toute petite, nous ne nous comprenions pas : elle parlait arabe et je parlais français. Mais je ressentais tellement son amour. Elle pleurait quand elle me voyait, je sentais ses larmes sur ma joue. Elle pouvait aller sur le toit chercher une poule pour préparer mon souper. Elle exprimait son amour avec une telle générosité, même sans langue commune. Cette relation rejoint directement ma façon de voir la musique. Même si tu ne comprends pas les paroles, tu peux ressentir ce qui se passe. Même sans paroles, la musique peut transmettre une émotion. Ma grand-mère m’a aussi beaucoup inspirée. Elle était forte, élégante, et elle m’a appris l’importance de dire ce que l’on veut dire. D’assumer le fait de prendre de la place, d’avoir une voix qui porte, plutôt que d’en avoir honte. Tant de femmes apprennent à se retenir. Elle, c’était la personne préférée de beaucoup de gens. Quand je retourne en Égypte, on m’en parle encore.
Tu ne parles pas arabe. Comment as-tu fait dialoguer cet héritage avec tes autres influences musicales ?
Le R&B vient généralement en premier, parce que c’est surtout avec ça que j’ai grandi. J’ai aussi grandi avec la musique arabe, mais je n’ai pas autant développé l’habitude de composer avec ses gammes. Il y a des nuances, des quarts de ton, qui sont difficiles à chanter pour moi. En revanche, j’entends certains passages et je me dis : ici, il faudrait un solo de oud, là, du violon. Je travaille alors avec des personnes qui peuvent m’aider à composer ces parties. Pour les percussions de Moonchild, par exemple, nous avons passé des jours à chercher ce qui fonctionnerait.
Qu’aimerais-tu qu’une jeune femme qui cherche sa place entre plusieurs cultures ressente en écoutant LAYALI ?
De la fierté. Il m’arrive d’avoir honte de ne pas parler la langue de ma mère. Avec cet album, j’ai voulu célébrer le fait que cet héritage m’appartient quand même et que je le trouve beau. Je ne me sens pas complètement québécoise, même si je suis née ici et que je suis québécoise. Et quand je vais en Égypte, je ne me sens pas complètement égyptienne non plus : je ne parle pas la langue et je n’ai pas toutes les mêmes coutumes. J’aimerais qu’une personne qui se reconnaît dans cet entre-deux puisse être fière de son héritage. À Montréal, nous avons tellement de cultures qui se rencontrent. Je trouve que cela peut enrichir la musique et l’art en général.
Cette recherche d’appartenance s’accompagne d’une autre découverte : celle de ses capacités. Si l’écriture lui permet surtout d’exprimer ce qu’elle ressent, la réalisation de l’album lui apprend ce qu’elle peut accomplir. Au fil du projet, Somaya gagne en confiance et précise ce qu’en tant que artiste, elle souhaite proposer un espace où l’on peut ressentir, pleurer et se laisser être.
La vulnérabilité occupe une grande place dans ton projet. Comment décides-tu de ce que tu partages avec le public ?
Je n’ai pas beaucoup de filtre, je m’en rends parfois compte après ! Mais dans mes chansons, si je ressens le besoin d’écrire à propos de quelque chose, je le fais. Cela voulait sortir, alors je le laisse sortir. Ensuite, je travaille la manière de le dire et de le rendre agréable à écouter. Je ne suis pas tellement gênée par ce que je ressens. Nous n’avons pas tous les mêmes expériences, mais nous avons tous des émotions. Cacher ma vulnérabilité irait un peu à l’encontre de ce que j’essaie de transmettre.
Tu parles aussi d’une manière plus douce de faire passer tes valeurs. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?
Il y a beaucoup d’artistes qui portent des messages politiques, et c’est très important. Je comprends aussi la colère. Mais j’ai l’impression que nous avons besoin de prendre le temps de ressentir nos émotions, de pleurer et de nous laisser aller. Mieux se comprendre peut nous aider à être plus empathiques envers les autres. Ma manière de faire, c’est de proposer quelque chose de plus doux. Je sais aussi que je parle depuis une position privilégiée car je vis dans un pays où j’ai la liberté de penser, de changer d’idée et d’être qui je veux être.
De la douceur parmi un monde d’hommes ?
La douceur, chez Somaya, laisse pourtant toute sa place à la colère. Lorsqu’elle parle de féminité, elle évoque autant la liberté de sa musique, ses mouvements et ses structures ouvertes que la difficulté de devoir s’imposer dans une industrie largement masculine. Les obstacles se logent aussi dans des échanges ordinaires tels qu’une conversation professionnelle interrompue, une parole qu’un homme reprend dès qu’elle hésite, la crainte de voir une démarche de réseautage interprétée comme de la séduction….
Comment ces situations se répercutent-elles sur ton parcours ?
Je les ressens de plus en plus. J’ai toujours aimé être une femme, mais j’avais parfois mis de côté le fait de ne pas avoir les mêmes opportunités. Faire du réseautage dans une industrie d’hommes peut être vraiment difficile. Il faut se présenter, se promouvoir, penser à la manière dont on va être perçue. Parfois, dès que je bégaie, quelqu’un d’autre prend la parole. Ou je discute avec un homme, un autre arrive, et je suis complètement oubliée dans la conversation. Ce sont des choses que je remarque davantage aujourd’hui.
Justement en lien avec ce milieu difficile à perçer, as-tu dû défendre certains choix pour rester fidèle à ta vision artistique ?
On m’a déjà dit que mes chansons étaient trop longues. Pour une chanson d’environ six minutes et demie, on m’a proposé d’en faire deux. Mais pour moi, elle devait rester comme ça. J’ai demandé qu’on me fasse confiance et, finalement, la personne a compris ma vision. Je suis quand même très bien entourée. Beaucoup de mes amis travaillent dans la musique et les collaborations se font souvent par le bouche-à-oreille. Je demande des recommandations à des personnes en qui j’ai confiance. Je débute aussi, donc j’apprends encore à reconnaître les conseils qui me conviennent.
Sur scène, cette volonté de laisser circuler les émotions semble avoir trouvé un écho. Après son spectacle de lancement, des spectateurs lui confient l’avoir placé parmi leurs trois concerts préférés de l’année. Ce qui revient dans leurs commentaires : l’amour, le lâcher-prise et la possibilité de se laisser émouvoir. Somaya avait même disposé un carnet pour que chacun puisse écrire ce qu’il ressentait.
Qu’as-tu retenu de cette première rencontre du public avec ta musique sur scène ?
J’ai été très touchée et surprise par la réception. Des personnes qui voient beaucoup de spectacles m’ont dit que celui-ci faisait partie de leurs préférés. Je leur demandais ce qui avait fait la différence. On me parlait surtout de l’atmosphère, du fait de pouvoir se laisser aller et pleurer. J’ai eu l’impression que cela avait fait du bien à beaucoup de gens. Et j’avais de très bons musiciens, ce qui aide toujours ! Cela m’a vraiment donné envie de faire d’autres spectacles. Mais ce lancement m’a coûté environ 10 000 dollars. Il faut payer les musiciens, les répétitions, la salle, etc… Ça monte vite.
Comment apprends-tu à gérer cette dimension financière ?
J’ai eu la chance d’obtenir des subventions. Je n’aurais pas pu réaliser le projet de cette façon sans elles. J’en suis très reconnaissante. Pour la gestion, en revanche, je suis seule. Je n’ai pas d’équipe qui s’occupe de mon budget et ce n’est pas ce qui me vient le plus naturellement. J’ai dû séparer les comptes, prendre des notes, conserver mes factures et les organiser. L’argent, les chiffres et moi, nous apprenons encore à nous connaître !
Maintenant que ce premier album est sorti, qu’as-tu envie d’explorer ?
J’aimerais beaucoup faire plus de spectacles. Le lancement m’a vraiment inspirée. Pour le moment, je me laisse aussi le temps de vivre d’autres choses, d’améliorer mon écriture et de découvrir de nouvelles musiques. Je suis en recherche créative. J’ai envie de faire un autre album, puis un autre. De voyager, de rencontrer des gens et de collaborer avec des artistes de différents endroits dans le monde. J’ai de grandes aspirations, même si je ne sais pas encore exactement comment tout cela va se concrétiser.
Quand tu te projettes dans dix ans, quelle vie d’artiste aimerais-tu avoir construite ?
Je me pose souvent cette question. Je suis très inspirée par RAYE et par son parcours d’artiste indépendante. Parfois, je rêve de connaître un succès de cette ampleur. Mais je me demande aussi si j’ai vraiment envie de la vie qui vient avec : être reconnue partout et devoir répondre à des attentes chaque jour. J’aimerais être bien établie, faire des spectacles, pouvoir vivre de ma musique et garder ma liberté. Avoir une bonne réputation aussi. Aujourd’hui, je suis celle qui demande aux autres comment ils ont fait. J’aimerais arriver à un point où je pourrais, à mon tour, partager mon expérience.
Pour Somaya, la suite reste à écrire. Mais l’envie d’inspirer d’autres femmes à faire ce qu’elles souhaitent se dessine déjà, tout en continuant à chercher un son qui lui ressemble. Un son parfois long, qui laisse l’émotion décider de la place qu’elle prend. Comme ces nuits dont elle a fait un premier album.
Crédits photos : Pavel Navarro

Orlane Sebaï
Rédactrice
Infirmière clinicienne depuis plus de quatorze ans, Orlane a exercé en France, en Suisse, à Monaco et au Québec. Son parcours dans le domaine de la santé nourrit son intérêt pour les enjeux sociaux, les inégalités et les réalités humaines souvent invisibilisées.
Titulaire d’une maîtrise en journalisme, elle complète également une formation en scénarisation à la Toronto Film School. À la croisée du soin, de l’écriture et de l’information, elle développe Le Monde d’Atléa, un média de fiction prospective mêlant fiction spéculative, géopolitique et enjeux de société afin d’explorer d’autres futurs possibles.
Curieuse et profondément attachée à la transmission des récits, Orlane souhaite mettre ses compétences journalistiques et rédactionnelles au service de Sayaspora. Elle y voit un espace essentiel pour valoriser les voix, les expériences et les perspectives des femmes africaines et afrodescendantes.







