Icône d'une main avec un soleil

Art + culture

Par Kalya Nzesseu

De son vrai nom Dolly Sorel Nwafo, Lydol est une slameuse et auteure‑compositrice camerounaise aujourd’hui installée à Montréal. Spontanée et engagée, elle met la musique au service de ses textes où se mêlent rythmes et poésie afin de nous inviter à sonder nos propres émotions. Son plus récent EP, ÉLIXIR, paru en novembre dernier, explore les chemins de la guérison à travers la force de son verbe. Praticienne en art‑thérapie, formatrice et coach en écriture, en éloquence et en prise de parole, elle revient avec nous sur la manière dont les mots peuvent apaiser et sur la façon dont l’art peut devenir un outil d’émancipation et de réappropriation de soi.

 

La première chose que je dirais pour se construire et se sentir bien dans sa peau, c’est de ralentir.

– Lydol

 

Tu décris ton dernier EP, ÉLIXIR, comme un « espace de guérison et de transformation ». Pourquoi a-t-il vu le jour spécifiquement maintenant ? Est-ce qu’il y a un élément déclencheur ou un besoin intérieur qui a poussé sa création ?

Je dirais plus que je travaille beaucoup sur le feeling. Et très souvent pour moi, c’est important de suivre ce que mon coeur me dicte. Et le fait qu’il soit sorti en novembre 2025, c’est parce que j’ai ressenti le besoin d’exprimer des choses. Et dans cet EP là, notamment, il y a quand même beaucoup d’émotions et de sentiments qui ont été partagés d’une certaine façon. Donc oui, ce n’est pas sorti de nulle part. Mais, c’est sorti parce que je ressentais le besoin d’exprimer des choses. 

Quelle intention avais-tu pour ton public ? Est-ce que tu voulais qu’il se sente moins seul, ou peut-être que ça active des choses en eux ? 

C’est exactement ça ! Quand j’écris pour partager (car il m’arrive de ne pas partager ce que j’écris), c’est effectivement pour que les gens se sentent moins seuls. C’est pour qu’ils sachent que quelqu’un, quelque part, a vécu la même chose ou quelque chose de semblable, et est en train de leur rappeler que : ça va aller. Parce que, you know, des fois quand on traverse une période difficile et qu’on est noyé dans les problèmes ou les difficultés, on se dit que c’est la fin, que ce qu’on vit est inédit et que ça n’arrive qu’à nous. Or, juste le fait de savoir que ce n’est pas le cas peut t’aider à te dire que…c’est possible de survivre à ça. Et c’est très souvent le message que j’ai envie de faire passer. 

 

Ton tout premier album s’intitulait déjà Slamthérapie. Comment vois-tu cette intersection entre le slam, les mots et la thérapie ? Est-ce que c’est une manière pour toi de mettre des mots sur des maux ? 

Slamthérapie tel que je l’ai pensé, c’est effectivement soigner les maux par les mots. Et donc dans ce premier album, l’objectif c’était de raconter comment le slam avait changé ma vie. Car la relation que j’ai avec les mots est d’abord personnelle. Comme je te l’ai dit, il y a la phase de partage, mais il y a d’abord la phase de thérapie personnelle et intérieure. Et ce premier album, c’était vraiment ça. Aujourd’hui, avant ÉLIXIR même et avec Hybride, il y a eu la rencontre d’autres genres, d’autres styles de musique mais cette trame de soin, cette trame de guérison, elle n’est jamais partie. Parce que je pense aussi qu’elle est à la base de ma création. Et donc mon envie, c’est de rappeler que les mots ont un pouvoir, que les mots peuvent soigner, et que les mots peuvent défaire. Et très souvent, ce n’est pas uniquement ce que les gens nous disent qui nous impacte, mais c’est aussi ce qu’on se dit à soi-même. 

Ce n’est pas pour rien que l’art-thérapie et la slamthérapie existent, c’est parce que ces arts-là ont le pouvoir de soigner.

Au-delà de ta carrière d’artiste, tu es également coach en écriture et en prise de parole en public. Tu pratiques aussi l’art-thérapie. Qu’est-ce qui t’a poussée à structurer et à partager cette expertise avec les autres ? 

Je vais être honnête, il y a plusieurs années de cela, quand j’ai commencé la thérapie au sens large, le fait de se faire écouter, se faire suivre, avoir un psy, ce n’était pas quelque chose de vraiment normal. Je le dis parce que… surtout dans les environnements africains, très souvent, on mystifie un peu cette chose. Il y a comme un tabou autour de la thérapie, des psychologues, de la folie ou de la santé mentale. Et quand j’ai fait l’expérience de cette thérapie-là, d’aller à l’hôpital, de rencontrer un psy et de savoir que juste le fait de parler à quelqu’un permettait de décharger son corps d’énergies négatives, de traumatismes, de douleurs, de peines… je me suis dit je suis artiste de la parole. Ça veut dire que, avec de l’encadrement, avec de l’accompagnement, je suis capable de faire beaucoup plus que divertir. Et avec l’expérience de la musicothérapie, effectivement je me suis rendue compte qu’en tant qu’art, la musique a aussi le pouvoir de délier les nœuds et de nous faire nous sentir bien. Ce n’est pas pour rien que parfois lorsqu’on écoute une chanson, on a la chair de poule, ou encore qu’on pleure. C’est parce qu’il y a ce transfert d’énergie de l’artiste à la personne qui reçoit. Et je me suis dit, je vais utiliser ça pour m’aider moi-même, mais aussi les personnes autour de moi.  

Maintenant pour ce qui est du coaching sur la prise de parole en public et l’écriture, je pense qu’on vit une époque où tout ce qui est écrit « peut être fait par une IA en trois secondes ». Ce qui fait la différence aujourd’hui, c’est quand une personne ouvre sa bouche. Parce que sur le papier, sur l’ordinateur, tous les pitchs sont parfaits. Tous les textes sont super. Mais ce qui fait la différence, ce qui crée de la valeur aujourd’hui, c’est la capacité de défendre ses idées. Parce que ton ordinateur ne peut pas aligner les mots dans ta bouche, ne peut pas ajuster ta posture, ne peux pas venir augmenter ton volume, etc. Et quand tu te rends compte où se trouve la valeur aujourd’hui, tu te dis bah on va la redonner aux gens. On va les aider et les accompagner dans ce processus. Et donc, c’est comme ça qu’est venu ce besoin de partager. Avant pour le slam, bien évidemment, je faisais des ateliers, je faisais des formations parce que je connaissais déjà la valeur de l’écriture. Mais la prise de parole aujourd’hui a pris une autre valeur à cause de l’avènement de l’intelligence artificielle et de l’automatisation de beaucoup de processus. 

Est-ce qu’il y a un frein ou quelque chose que tu observes souvent chez les personnes qui viennent te voir en coaching ? 

Quelque chose qui revient très souvent, c’est que les gens ont peur d’être jugés. Ils ont peur de faire des erreurs. Donc ce n’est pas que les gens ne savent pas prendre la parole. Ils savent. Ils parlent tous les jours. Ils parlent à leurs enfants, à leur conjoint, à leurs collègues. Or il suffit que le collègue avec lequel ils ont l’habitude de discuter soit accompagné d’un autre collègue dont ils ne sont pas habitués, bizarrement….une peur va les surprendre et ils se sentiront désarmés. Très souvent le gros travail ici, c’est dire à ce type de personne : Si tu fais des erreurs, ce n’est pas grave. Tu es humain. Tous les gens qui sont là ne mangent pas les autres. Les gens ne sont pas toujours là pour vous juger ou pour vous critiquer. Par exemple, si une personne vient à ton spectacle de slam, ce n’est pas pour te juger, mais c’est parce qu’elle veut profiter d’une bonne soirée. Et très souvent les gens l’oublient, et mettent leur focus sur ce que les autres vont penser, ce que les autres vont dire alors que souvent, c’est très loin de la réalité. Ils créent des monstres qui n’existent pas. Donc le travail est de rediriger le focus sur je suis légitime, je sais ce que je fais, si je suis là c’est que j’ai quelque chose à dire et ce que je vais dire, il faut que je le fasse en étant humain tout simplement. Même si c’est imparfait. 

Et est-ce que t’aurais un conseil express pour une personne qui voudrait commencer à se soigner par l’écriture et par l’art ? 

Sur l’écriture, mon premier conseil c’est de s’affronter seul(e). Je ne saurais pas exactement le décrire de manière « express », mais ce serait de faire l’exercice d’être honnête face à une feuille. Parce que très souvent dans la journée, on se ment à plusieurs niveaux et on ment aux autres. Le « comment ça va ? ah ça va ! » alors que des fois ça ne va pas. Le « ah non! c’est ok! » alors que ce n’est pas ok. Le plus difficile souvent, c’est d’arrêter de porter ce masque, de le poser et d’être honnête face à une feuille qui, elle, ne va pas te juger, ni te trahir. « Actuellement ça ne va pas ». « Je suis à bout ». « Je suis fatiguée ». « Je suis épuisée ». « J’ai l’impression qu’on ne me comprend pas »… Juste parfois de l’écrire, de passer de sa tête et de son cœur, à la feuille, ça permet de se décharger. Comme je le dis très souvent, ce n’est pas pour rien que l’encre coule. Ce sont les émotions qui se déversent et très souvent aussi, c’est le poids qui se décharge. En tout cas, c’est ce que je donnerais en « express ».

Notre lectorat est à majorité féminin, puis toi aussi une grande partie de tes textes résonnent avec l’expérience des femmes, et particulièrement l’expérience des femmes noires. Pourquoi ce focus est central dans ton écriture ? Qu’est-ce qui t’inspire dans ces récits ? 

Regarde-moi, je suis une femme noire. [rires] Je suis une femme noire et en tant que femme noire, je pense que je suis consciente de tous les combats, de toutes les difficultés et de ce que c’est que d’être une femme noire. Encore plus quand tu vis dans un pays étranger. J’ai vécu pendant dix-huit ans de ma vie sans savoir que j’étais une femme noire. Dans le sens où, je connais ma couleur de peau, mais tout le monde autour de moi avait la même, donc ce n’était pas une information. Quand j’ai commencé à voyager, c’est là que je me suis rendue compte qu’en fait, être une femme noire, ça a un tout autre sens en fait. Et nous portons le poids de notre couleur, de nos traditions, de notre héritage. Mais dans les deux sens. Pour revenir sur le focus, on a toutes les difficultés qui sont liées à cette condition là, mais on a aussi tous les avantages du fait d’être une femme noire. Déjà d’être femme. Donc l’intérêt pour moi d’en parler est la conscience de tous les éléments qui sont liés à la vie des femmes noires. Réfléchir au fait qu’une personne ait un certain vécu sans avoir le courage de l’écrire, me pousse à poser des mots là-dessus. Peut-être que toi, tu l’as vécu d’une certaine façon, laisse moi te proposer une autre perspective. Peut-être que toi tu as subi une certaine situation et que tu n’as même pas le courage de l’avouer à qui que ce soit, laisse moi te dire que… you know, tu n’es pas seule. Et c’est ce besoin d’accompagnement, de réassurance et de partage qui motive mon envie de partager des choses sur la vie des femmes noires. 

Est-ce que tu as des modèles de femmes qui t’ont inspirée tout au long de ta carrière ? 

Il y a beaucoup de femmes à plusieurs niveaux. Dans plusieurs secteurs. La première personne, c’est ma mère. Parce que c’est la personne que j’ai vue tous les jours. Pas parce qu’elle est parfaite, loin de là ! Mais parce qu’il y a chez elle des choses qui ont façonné la personne que je suis aujourd’hui et c’est le plus bel héritage qu’elle m’a donné.  À côté de ça, il y a des autrices que j’adore : Chimamanda [Ngozi Adichie]. C’est quelqu’un que j’ai beaucoup suivi. Que j’ai lu et que j’ai observé, car grâce à internet aujourd’hui on a accès à des environnements sans avoir besoin de quitter nos salons ou nos chambres. Et hum… Il y a une autre femme. Tu connais Diam’s, hein ? C’est une femme exceptionnelle qui m’a donné envie d’écrire. On vit de ses influences là qu’on le veuille ou pas. Je suis toujours un peu peinée de savoir qu’elle a dû arrêter, mais je respecte son choix. Car, lorsqu’on grandit, on comprend que la vie est pleine de mystères, de rebondissements et de choses auxquelles nous ne sommes pas préparées. Mais de ce qu’elle a donné à l’art, à l’écriture, aux femmes… Je lui suis reconnaissante. Une autre femme : Rebecca Enonchong, une femme d’origine camerounaise qui a une expertise dans la tech. C’est une femme exceptionnelle. C’est aussi une femme dont j’ai suivi le parcours. Et c’est énorme de réaliser ce que toutes ces femmes sont capables d’accomplir à cette échelle. Surtout quand tu te dis que vous partagez le même pays d’origine. Ce sont des personnes qui te rappellent que c’est possible. Et pour moi ça représente beaucoup. 

En parlant de Diam’s, est-ce que tu penses que l’art peut être un acte de résistance ou un élément qui permettrait de se réapproprier son histoire ?

Bien sûr. C’est pour ça qu’on parle de soft power. Les industries culturelles et créatives sont des outils de revendication. Ce sont des outils de résistance et de résilience. Mais surtout, ce sont des outils de liberté. Parce que je sais aussi qu’en tant qu’artiste, il y a des choses que je suis capable de dire ou de faire que l’être humain seul n’aurait pas pu faire. Et l’art me donne la légitimité de pouvoir dire des choses dans un certain cadre et fait en sorte que ma voix soit entendue. Et ça, des fois on ne se rend pas compte du flex que c’est ! Combien de personnes meurent dans le silence ? J’ai donc cette possibilité d’exprimer des choses, tout en assimilant la poésie pour ne pas toujours choquer. Toutefois, l’art a aussi vocation à choquer… parce qu’il y a des choses choquantes dans ce monde. Et l’art qu’on crée est aussi un reflet de notre réalité. Donc oui, c’est aussi un outil de résistance. 

Comment donc…ton art a t-il nourri ton militantisme pour le droit des femmes ?

J’ai utilisé l’art comme tremplin. En tant que personne j’ai mené des actions lorsque je vivais au Cameroun. Puis, avec le temps je me suis rendue compte que j’avais une certaine influence. Car j’ai quand même une audience qui m’écoute et me regarde. Alors pourquoi ne pas utiliser cet art comme je le disais, non seulement pour divertir ou amuser, mais aussi pour dénoncer et sensibiliser ?!. . Par exemple, en 2022, je crée SHEheroes, en me disant que j’ai des chansons qui marchent actuellement et qu’il serait davantage intéressant d’avoir un message qui puisse soigner la petite fille que moi j’aurais voulu être… Il y a donc le côté musical qui sert de vitrine aussi pour pouvoir passer des messages qui comptent. 

Finalement… Quel conseil donnerais-tu aujourd’hui à des jeunes femmes issues de la diaspora qui cherchent à se construire et à se sentir mieux dans leur peau ?

La première chose que je dirais pour se construire et se sentir bien dans sa peau, c’est de ralentir. J’ai du mal à croire que c’est moi-même qui dis ça, mais je pense que c’est la meilleure chose qui me soit arrivée ces derniers mois. C’est d’apprendre à ralentir parce qu’on part avec, comme qui dirait, un «désavantage». Parce que nous sommes des femmes, et nous sommes noires. On sait qu’on doit travailler deux, quatre fois plus, pour avoir « le minimum ». Sauf que malheureusement, dans ce processus là, beaucoup s’en sortent, mais beaucoup se perdent aussi, car on court après la vie. On essaye de rétablir «l’équilibre». On essaye de rattraper l’écart avec lequel on est, entre guillemets, né. Mais à la fin de la journée, si tu n’as plus la santé, ni le temps pour pouvoir savourer les titres, les diplômes, les awards, les récompenses pour lesquels tu cours, , ça aura servi à quoi ? Tout ce après quoi on court n’a de sens que si on est vraiment là pour savourer ces instants-là. Et être là, c’est être en santé, c’est être en forme, c’est être aligné avec soi-même. Si tu as l’impression que tu t’es trahi(e), que tu as dû te compromettre pour atteindre certains objectifs, est ce que lorsque tu atteins ces objectifs-là, ça a vraiment de la valeur ?…Oui, c’est un plus sur un papier, mais dans ta vie qu’est-ce que c’est ? Oui, il y a  les objectifs à atteindre, mais ne nous oublions pas dans le processus.

 

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  • Kalya Nzesseu

    Rédactrice

    Diplômée d'une maîtrise en sciences politiques, Kalya explore les liens entre création littéraire et enjeux de société. Elle écrit autant de la fiction et de la poésie que des articles ou essais qui mêlent politique et pop culture.
    Cet engagement s’est notamment illustré en 2025, lorsque qu’elle a remporté le concours "Planète, mon amour" de la Fondation Metropolis Bleu pour un texte où se rencontrent écologie et romance. Plus largement, son écriture est guidée par la conviction que l’intime est politique ainsi qu'une volonté de faire entendre les voix marginalisées.

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