14 octobre 2026

Par Kalya Nzesseu
Publié en 2018, De sang et de rage, premier tome de la trilogie Children of Blood and Bone de l’autrice nigéro-américaine Tomi Adeyemi, s’est imposé comme l’un des succès majeurs de la fantasy contemporaine. Inspiré par le culte des Orishas pratiqué par les Yorubas en Afrique de l’Ouest, le roman déploie un univers foisonnant où croyances, rituels et dynamiques sociales s’enracinent dans des références culturelles africaines rarement représentées dans la littérature grand public. Salué par la critique, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le William C. Morris Honor aux États-Unis. Pourtant, son adaptation cinématographique, Le Royaume d’Orïsha, fait déjà l’objet de controverses, au point que l’autrice a annoncé s’en distancier.
Une question de couleur ?
Sur le plateau de Good Morning America, Tomi Adeyemi résumait son ambition en une formule devenue virale : « Pour faire simple, c’est Black Panther avec de la magie ! » Une manière de revendiquer une œuvre de fantasy résolument centrée sur l’expérience de personnages noirs, en rupture avec les codes eurocentrés qui dominent encore largement le genre.
Son adaptation cinématographique, d’abord développée par Disney puis reprise par Paramount Pictures, est confiée à Gina Prince‑Bythewood. Le casting réunit des acteurs et actrices reconnues, dont Thuso Mbedu, Damson Idris, Cynthia Erivo, Lashana Lynch, Chiwetel Ejiofor, Regina King, Idris Elba et Viola Davis. Adeyemi participe elle-même à l’écriture du scénario, ce qui semblait garantir une fidélité à l’esprit du roman.
Pourtant, la première controverse éclate dès l’annonce du casting d’Amandla Stenberg dans le rôle de la princesse Amari. Dans le roman, Amari est décrite comme ayant la peau cuivrée foncée et subissant explicitement du colorisme au sein de sa famille. Le choix d’une actrice à la peau plus claire a été critiqué par de nombreux lecteurs et lectrices, qui y ont vu une forme d’effacement d’un enjeu narratif central. Selon The Cut, plusieurs ont estimé que le rôle aurait dû être confié à une actrice à la peau plus foncée afin de respecter la portée symbolique du personnage.

Aurait-il fallu privilégier des actrices et acteurs nigérians, puisque l’histoire se déroule dans un Nigeria fictif ? Quelles libertés créatives sont légitimes dans une œuvre de fiction, et lesquelles reproduisent des hiérarchies raciales déjà présentes dans l’industrie ?
Le cas du Royaume d’Orïsha cristallise ces tensions, notamment au sein des communautés noires, pour qui la question de la pigmentation n’est pas seulement esthétique, mais politique.
Le colorisme à l’écran : entre préjugés et orientalisme
Le colorisme, défini comme une discrimination fondée sur la nuance de peau au sein d’un même groupe racial, est un phénomène documenté dans les industries culturelles. Hollywood a longtemps privilégié des acteurs et actrices à la peau plus claire pour incarner des personnages racisés, renforçant l’idée que certaines nuances seraient plus « bankables » ou plus acceptables pour le grand public.
Une étude du Geena Davis Institute, Représentation des femmes noires à Hollywood (2021), montre d’ailleurs que les femmes noires à la peau foncée ne constituent qu’environ 20 % des personnages principaux noirs. L’étude souligne également que les standards de beauté occidentaux influencent fortement la manière dont les femmes noires sont représentées à l’écran : cheveux lissés, perruques, extensions, coiffures éloignées des textures naturelles, etc.
Ce mécanisme se retrouve donc dans le choix récurrent d’actrices ou d’acteurs métis, afro-américains, eurasiens ou d’origines diverses pour incarner des personnages censés être issus d’un pays ou d’une culture spécifique, ce qui participe à une représentation biaisée de la diversité et relègue au second plan les interprètes directement issus de ces communautés. Par exemple, le live action d’Aladdin, sorti en 2019, est particulièrement révélateur de cette problématique. Naomi Scott, actrice britannique d’origine indienne à la peau claire, a été choisie pour incarner Jasmine, personnage arabe. Ce choix a été critiqué pour son manque de cohérence culturelle et pour la manière dont il renforce une vision interchangeable des populations non occidentales. Cette logique s’inscrit dans ce qu’Edward Saïd a théorisé dans son concept d’orientalisme, c’est-à-dire la construction par l’Occident d’un « Orient » fantasmé, homogénéisé et déconnecté des réalités historiques et culturelles.
Ce que nous pouvons affirmer pour conclure…
À l’heure où les industries culturelles se veulent plus inclusives, la question n’est plus seulement de savoir qui est représenté, mais comment. Et Le Royaume d’Orïsha cristallise cette exigence, celle d’un cinéma capable de rendre justice à la pluralité des identités noires, sans les lisser, les éclaircir ou les homogénéiser. Reste à voir si Hollywood saura entendre ces critiques et transformer ses pratiques, ou si ce débat rejoindra la longue liste des controverses qui témoignent d’un changement encore inachevé.

Kalya Nzesseu
Rédactrice
Diplômée d'une maîtrise en sciences politiques, Kalya explore les liens entre création littéraire et enjeux de société. Elle écrit autant de la fiction et de la poésie que des articles ou essais qui mêlent politique et pop culture.
Cet engagement s’est notamment illustré en 2025, lorsque qu’elle a remporté le concours "Planète, mon amour" de la Fondation Metropolis Bleu pour un texte où se rencontrent écologie et romance. Plus largement, son écriture est guidée par la conviction que l’intime est politique ainsi qu'une volonté de faire entendre les voix marginalisées.





