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Soin de soi

Par Orlane Sebaï

Ballonnements, constipation, reflux, lourdeur après les repas : beaucoup de femmes vivent avec un inconfort digestif qu’elles finissent par banaliser. Mais pour certaines femmes africaines et afrodescendantes, une question revient après une migration : « Pourquoi mon ventre ne réagit-il plus comme avant ? Pourquoi je digère mal ? » 

Le café passe moins bien. Un repas avalé rapidement laisse le ventre gonflé pendant des heures. Certains plats autrefois bien tolérés semblent soudain plus lourds. Ces symptômes sont bien réels, mais leurs causes peuvent être multiples. Le National Institute of Diabetes and Digestive and Kidney Diseases (NIDDK), rattaché aux National Institutes of Health (NIH), rappelle que les gaz digestifs peuvent s’accompagner de ballonnements et de distension abdominale, tandis que certains troubles de l’interaction intestin-cerveau sont associés à des douleurs, des ballonnements et des modifications du transit. Le reflux gastro-œsophagien peut, quant à lui, provoquer des brûlures et des régurgitations.

Et si le problème ne venait pas seulement de ce que nous mangeons ?

Changer de pays, c’est parfois changer d’aliments, d’horaires, de rythme de vie et de niveau de stress. Il ne s’agit donc pas d’affirmer que « les femmes africaines digèrent mal », mais de poser une question plus juste : que devient notre ventre lorsque notre environnement change ?

1. Le microbiote : notre ventre s’adapte à notre environnement

Pour comprendre ce qui arrive à notre ventre lorsque notre environnement change, il est essentiel de comprendre ce qu’est le microbiote. Notre intestin abrite des milliers de milliards de micro-organismes qui forment le microbiote intestinal. Loin d’être figé, cet écosystème évolue sous l’influence de nombreux facteurs, notamment l’alimentation et l’environnement. Autrement dit, lorsque notre cadre de vie change, notre microbiote évolue, lui aussi.

Par exemple, une étude majeure publiée en 2018 dans la revue scientifique Cell a observé ce phénomène chez des personnes immigrées aux États-Unis, principalement issues de communautés hmong et karen originaires d’Asie du Sud-Est. Dirigée par la chercheuse Pajau Vangay, avec Dan Knights de l’University of Minnesota parmi les auteurs principaux, l’étude a mis en évidence une « occidentalisation » rapide du microbiote intestinal après l’arrivée aux États-Unis.

Les chercheurs ont notamment observé une diminution de la diversité microbienne, la perte de certaines souches bactériennes d’origine et une réduction des fonctions microbiennes associées à la dégradation des fibres végétales. Ces transformations commençaient dès l’arrivée aux États-Unis et semblaient s’accentuer avec la durée de résidence, ainsi que d’une génération à l’autre. Dan Knights résumait ainsi l’un des principaux constats de l’étude : les personnes immigrées commençaient à perdre une partie de leurs microbes d’origine presque immédiatement après leur arrivée, tandis que les nouveaux microbes acquis ne compensaient pas entièrement cette perte, entraînant une diminution globale de la diversité microbienne.

Une autre vaste étude publiée en 2025 dans la revue Nature, menée entre 2018 et 2023 auprès de plus de 1 800 personnes au Burkina Faso, au Ghana, au Kenya et en Afrique du Sud, montre que le microbiote intestinal varie fortement selon le mode de vie. Les chercheurs ont observé que l’urbanisation et l’industrialisation s’accompagnent d’une diminution de certaines bactéries caractéristiques des populations rurales et d’une évolution vers un microbiote plus proche de celui des sociétés industrialisées. Ces résultats soulignent l’influence majeure de l’environnement et des habitudes de vie sur la santé intestinale.

Ces résultats ne signifient pas que toute migration provoque automatiquement des troubles digestifs, ni qu’ils puissent être transposés tels quels aux femmes africaines et afrodescendantes. Ils montrent toutefois que changer de pays et de mode de vie peut être associé à des modifications profondes du microbiote. Notre ventre, lui aussi, porte la trace de notre environnement.

2. Une spécificité africaine ?

Parler de « digestion africaine » serait réducteur. L’Afrique est le continent qui présente la plus grande diversité génétique humaine. Deux populations africaines peuvent être plus différentes génétiquement l’une de l’autre que chacune ne l’est d’une population européenne ou asiatique. Il est donc impossible de tirer des conclusions valables pour l’ensemble des femmes africaines et afrodescendantes. Pourtant, cette diversité demeure encore insuffisamment représentée dans la recherche biomédicale. L’initiative H3Africa, soutenue par les National Institutes of Health (NIH), a justement été créée pour renforcer la recherche génomique menée en Afrique et mieux comprendre les liens entre la génétique, l’environnement et la santé des populations africaines. La généticienne Sarah Tishkoff, de l’University of Pennsylvania, rappelle également que cette exceptionnelle diversité constitue une ressource scientifique majeure, encore trop peu étudiée. Avant d’attribuer un trouble digestif à nos origines, il est donc essentiel de prendre en compte l’ensemble des facteurs : l’alimentation, l’environnement, le mode de vie et l’accès aux soins.

3. Les femmes : hormones, cycle et digestion

Chez de nombreuses femmes, la digestion varie au fil du cycle menstruel. Les fluctuations hormonales, notamment celles des œstrogènes et de la progestérone, peuvent influencer le transit intestinal, favoriser les ballonnements ou accentuer les douleurs abdominales. Certaines femmes constatent ainsi davantage de constipation avant les règles, tandis que d’autres présentent un transit plus rapide au début des menstruations. Les femmes atteintes du syndrome de l’intestin irritable (SII) rapportent également plus souvent une aggravation de leurs symptômes pendant cette période. Cela ne signifie pas que les règles provoquent une maladie digestive, mais elles peuvent en modifier l’intensité chez certaines personnes. Si ces symptômes deviennent fréquents, sévères ou altèrent la qualité de vie, il est recommandé d’en parler à un professionnel de la santé afin d’écarter une autre cause et de bénéficier d’une prise en charge adaptée.

4. Le stress de la diaspora : quand le ventre absorbe la charge mentale

Notre intestin et notre cerveau communiquent en permanence par l’intermédiaire de l’axe intestin-cerveau. Lorsque nous traversons une période de stress, d’anxiété ou de fatigue, cette communication peut modifier le fonctionnement du système digestif et favoriser l’apparition des symptômes comme les ballonnements, les douleurs abdominales, la constipation ou la diarrhée. Chez les personnes migrantes, les défis liés à l’adaptation à un nouveau pays, la solitude, la précarité, les discriminations ou la charge mentale peuvent constituer des sources supplémentaires de stress. À eux seuls, ces changements de vie ne provoquent pas de maladies digestives, mais peuvent aggraver des troubles déjà présents ou rendre certains symptômes plus fréquents. Si ces troubles persistent, il est important de consulter un professionnel de la santé afin d’en rechercher les causes et de bénéficier d’une prise en charge adaptée.

5. Ce que la médecine ne sait pas encore 

Malgré les progrès de la recherche, de nombreuses questions demeurent sans réponse. Les femmes africaines et afrodescendantes restent sous-représentées dans de nombreuses études biomédicales, ce qui limite parfois les connaissances sur leurs réalités de santé. Cette sous-représentation ne signifie pas que leurs troubles digestifs sont différents, mais qu’il est souvent plus difficile de déterminer si certaines observations s’appliquent à elles avec le même niveau de preuve.

Pour combler ces lacunes, le programme Human Heredity and Health in Africa (H3Africa) développe une recherche menée par des scientifiques africains afin de mieux comprendre les interactions entre la génétique, l’environnement et les maladies sur le continent. Mieux représenter la diversité des populations dans la recherche, c’est contribuer à une médecine plus précise et plus équitable pour toutes.

6. Notre ventre n’est pas un problème, c’est une histoire

A celles qui se demandent toujours « pourquoi je digère mal ? » : notre digestion ne raconte pas seulement ce que nous mangeons. Elle reflète aussi notre environnement, nos habitudes de vie, notre niveau de stress, nos migrations et, parfois les limites des connaissances scientifiques. Mieux comprendre ces facteurs, sans tirer de conclusions hâtives, permet aussi de mieux écouter son corps. Chaque ventre a son histoire, et cette diversité mérite d’être mieux étudiée afin d’ améliorer la santé de toutes les femmes.

 

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