
Par Orlane Sebaï
Née en Côte d’Ivoire et aujourd’hui établie au Manitoba, Kelly Bado est une auteure-compositrice-interprète multilingue qui évolue dans un univers Afro Pop Folk. Le 27 juillet dernier, elle a dévoilé Jamais oublier, un remix né d’un moment unique : la qualification simultanée de la Côte d’Ivoire, son pays natal, et du Canada, son pays d’adoption, pour la Coupe du monde. Le titre est extrait de son dernier album, Belles âmes, récompensé le 30 juin dernier aux Western Canadian Music Awards, où elle a reçu le prix de l’Auteure-compositrice à la mémoire de Kevin-Walters.
Récipiendaire du prix d’Artiste globale de l’année de BreakOut West en 2025, Kelly Bado vient également de conclure sa tournée au Québec, le 14 août dernier. Entre ses racines ivoiriennes, son parcours canadien et une carrière musicale qui prend de plus en plus d’ampleur, elle nous raconte son parcours, ce qui nourrit son écriture et la place que ses différentes appartenances occupent dans sa musique.
Lorsqu’on demande à Kelly Bado ce qui, dans son enfance, nourrit son écriture, elle nous répond : « Je pense que c’est un peu tout. Ça dépend de l’inspiration, de la vie, de tout ce que j’ai vécu. Ça peut venir à n’importe quel moment : d’un souvenir d’enfance comme d’un moment plus récent. Ma mère écoutait beaucoup Nana Mouskouri, Enrique Iglesias, les chansons des années 50. Je me rappelle les trompettes, ces rythmes-là, mais aussi ceux de ma culture. C’est un mélange de tout ça.» Sa trajectoire de vie l’a également menée au Maroc, où elle a vécu pendant cinq ans. Une expérience qui a une empreinte sur son univers musical aujourd’hui, notamment à travers « l’influence des rythmes arabes », précise-t-elle. Elle aurait d’ailleurs aimé pouvoir composer avec une personne du pays à cette époque : « Je n’étais pas musicienne lorsque j’étais là-bas. C’est vraiment au Canada que j’ai commencé ce cheminement. Cela fait dix ans que je fais de la musique en tant que professionnelle. »
Quel a été le déclic qui t’a poussée à faire de la musique ta profession ?
Les encouragements. J’avais demandé l’avis de plusieurs artistes, dont Luce Dufault, ainsi que de plusieurs mentors. J’ai rencontré tellement de personnes magnifiques. Luce a eu une très bonne influence sur moi. J’avais fait une émission de télévision avec elle, où elle avait rassemblé plusieurs artistes pour suivre une formation. J’ai commencé de manière bénévole dans la musique. Je chantais dans un café musical avec un micro ouvert : n’importe quelle personne dans le public pouvait venir chanter. Je n’avais pas de musicien à cette époque. Au début de ma carrière, j’ai rencontré mon guitariste et je faisais alors de l’interprétation. L’écriture de chansons est venue plus tard.
Tu dis avoir eu beaucoup de mentors. Est-ce qu’il y en a un.e en particulier qui t’a marquée dans ton cheminement artistique ?
Non, il y en a eu tellement. Ils ont chacun eu une place spécifique, donc c’est difficile de dire qui a été décisif. Par exemple, j’ai écrit Belles Âmes avec Frédérick Baron. Je l’ai rencontré à Granby, lors du Festival international de la chanson. C’était au début de ma carrière et c’est dans ce contexte que j’ai pu sortir une chanson de manière professionnelle pour la première fois. Il était mon coach au sein d’un jury et m’a beaucoup aidée. Tous les autres membres du jury disaient que mes chansons demandaient beaucoup de travail. Lui, au contraire, était impressionné par mon niveau d’écriture, alors qu’il s’agissait de mes premières chansons. Après ça, j’ai gardé contact avec lui et il me coache en écriture. Il y a eu aussi Nanette Workman, qui était à La Voix. Tous mes mentors m’ont marquée et ils sont encore présents. Daniel Roy a également eu une grande influence sur moi, car il a été le réalisateur de mon premier projet.
Si tu devais choisir une chanson de ton répertoire qui te représente le mieux, laquelle serait-ce ?
C’est vraiment difficile à dire. Je suis tellement un mélange de beaucoup de choses que ça dépend de mes humeurs (rires). Je dirais deux chansons : Come Everybody et Ne jamais oublier. Elles me marquent, car il y a des rythmes afro et des influences canadiennes. À travers ces chansons, je me rappelle mon enfance, tout ce qui m’a influencée et l’importance de se souvenir du passé. C’est aussi une célébration. Je suis quelqu’un d’introverti, même si les gens ont parfois du mal à le comprendre. Une chanson comme Belles Âmes me parle donc beaucoup, car j’aime énormément les chorales. J’ai grandi avec les chorales. Pour moi, cet élément vocal, ce chœur gospel, me rappelle l’aspect spirituel. Il y a aussi ce côté intimiste, car Belles Âmes est une chanson assez calme.
Tu parles beaucoup de tes différents univers musicaux. Est-ce quelque chose qui te vient naturellement ou est-ce réfléchi ?
Je pense que c’est naturel. C’est comme une bataille intérieure. On m’a souvent dit que je faisais beaucoup de choses, surtout au début de ma carrière. Ce n’était pas méchant. Aujourd’hui, on assiste à une amalgamation de tous les styles : afrobeat, black country, etc. Mais il y a dix ans, les gens se demandaient : « Mais qu’est-ce que tu fais ? » Ils me disaient : « Tu n’es pas folk, tu n’es pas rock, tu n’es pas musique du monde… » Pendant longtemps, j’ai été catégorisée afro-jazz, alors que je n’ai jamais suivi de formation en jazz. Mes styles évoluent par phases, mais ce qui ne m’a jamais quittée, c’est le côté afro. J’ai eu des phases afro-jazz, puis des moments folk et, actuellement, je suis davantage dans une phase pop.
La voix soul et les rythmes africains ne m’ont jamais quittée. J’ai essayé de garder ça au centre et de faire tourner les autres styles autour. Ma voix afro va toujours ressortir.
Installée au Manitoba en 2017 pour ses études, elle explique être une personne qui s’attache beaucoup, et qu’il en aurait fallu beaucoup pour qu’elle quitte la province. « Je ne me considère pas comme quelqu’un de nomade, même si j’ai vécu dans plusieurs pays. Quitter la Côte d’Ivoire pour le Maroc a été difficile, puis quitter le Maroc après cinq ans l’a également été. Au Manitoba, il n’y a pas eu de déclencheur précis qui aurait pu me donner envie de partir. La communauté francophone est présente. Petite, mais présente. J’ai vu que ma carrière musicale pouvait s’y développer, mais c’est difficile de s’exporter à l’international et au Québec. Il manque des ponts entre les différentes communautés francophones du Canada. »
Le Manitoba n’est pas toujours la première province à laquelle on pense pour développer une carrière musicale. Qu’est-ce que cette province t’a apporté, selon toi, par rapport à une autre province ?
On ne le saura jamais, car je n’ai pas essayé ailleurs. Au Manitoba, il y a une vie musicale très forte, mais pas forcément francophone. Beaucoup de choses se passent à Winnipeg, mais davantage au niveau anglophone que francophone.
Tu évolues dans une carrière assez exigeante et pour laquelle tu as reçu plusieurs prix… Y a-t-il eu des moments où tu as eu envie d’abandonner ?
Oh oui ! (rires) J’ai failli abandonner chaque année. Je prends l’image d’une montagne. Les gens pensent que l’objectif est d’arriver au sommet et que la vue doit être incroyable. Mais quand tu parles à des alpinistes, ils te disent : « Je n’avais presque plus d’air, il fallait que je m’arrête. » La vue est fantastique, mais il faut être capable de suivre un entraînement rigoureux. Plus tu montes, plus c’est difficile. Une fois que tu atteins un certain niveau, l’internationalisation devient difficile, car je suis dans une province éloignée. Tout coûte également plus cher. Quand je dois me déplacer avec mon groupe, je dois prendre de grosses décisions, car tout le monde doit être payé et, parfois, on peut se retrouver avec peu d’argent à la fin. C’est l’un des grands dilemmes que j’observe chez beaucoup d’artistes.
Ne pas blesser les gens est au cœur de son écriture. Pour Kelly, le succès n’a rien changé à cette approche : ses textes restent personnels et continuent de toucher les personnes qui l’entourent. Elle ne se définit pas comme une artiste politique, mais affirme son respect pour les artistes engagés. Sur la question de la responsabilité sociale et sociétale des artistes, Kelly ne tranche pas complètement. Pour elle, imposer une responsabilité aux artistes risquerait d’« emprisonner l’art » : « Une personne doit être libre de ne pas avoir d’opinion politique. Tant que cela ne nuit pas à la vie de l’autre, je pense que l’art a le droit de s’exprimer. »
Quel message aimerais-tu transmettre aux jeunes issus de l’immigration qui rêvent d’une carrière artistique ?
De tenter votre chance si cela vous tient à cœur. Les rêves de grandeur passent par le travail. Beaucoup d’artistes pensent qu’ils vont être découverts par un coup de chance. Cela peut arriver, mais c’est très rare. Tu peux chanter dans un bar et être découvert par un grand producteur, mais encore faut-il être dans ce bar. Tu ne peux pas rester dans ta chambre et attendre d’être découvert. Le travail paie. Moi, j’ai commencé dans un café. Souvent, les gens négligent la force des rencontres. Le networking est très important. Ne dites pas : « C’est trop bas pour moi », et ne négligez aucune opportunité. Je ne chante pas de la même manière qu’il y a dix ans.
Ton album Belles Âmes a été récompensé par le Kevin Walters Memorial Songwriter Award et tu as reçu le prix Global Artist of the Year 2025 aux WCMAs. Au-delà de cette reconnaissance, qu’espères-tu que le public retienne de cet album plusieurs années après l’avoir écouté ?
L’émotion. Quand les gens me disent qu’une chanson est venue les chercher, ça me touche. Par exemple, pour la chanson Ne jamais oublier, un jeune m’a dit qu’il aimerait visiter la Côte d’Ivoire après avoir vu le clip. J’étais fière de donner une autre image de l’Afrique que celle véhiculée par les histoires macabres que les gens entendent, sans forcément connaître le continent. Ce pont culturel est important.
Ton nouveau single vient de sortir. Qu’avais-tu envie d’exprimer à travers cette chanson ?
Pour moi, cette chanson est là pour me rappeler ma terre natale et pour dépasser les éléments négatifs de la vie.

Si tu pouvais retourner voir la jeune Kelly qui quittait la Côte d’Ivoire pour le Canada en 2007, que lui dirais-tu aujourd’hui ?
Ça, c’est dur, car je vis le deuil de ma mère. C’est très difficile ces temps-ci. Je lui dirais de rester plus longtemps avec maman, de passer plus de temps avec ceux qu’on aime, car on réalise trop tard que personne n’est éternel. Profiter de ceux qu’on aime.
Au-delà de la musique, Kelly Bado sait déjà quel héritage elle aimerait laisser : celui d’une mère dont les enfants peuvent être fiers, et qui aura su être présente pour eux. « Je veux qu’ils sachent que leur mère les mettait au cœur de tout et qu’elle a vécu sa passion, mais pas au détriment de leur bonheur. »






