29 octobre 2026

Par Sarah Bila Vuka
Les voix des femmes noires de la diaspora africaine restent trop souvent marginalisées dans les médias et les espaces culturels montréalais et canadiens. Pourtant, elles produisent des contenus qui humanisent les expériences noires, déconstruisent les stéréotypes et proposent des perspectives inédites sur la société, la culture et la politique. Cet article explore comment des journalistes et créatrices numériques noires renouvellent les récits médiatiques, en combinant pédagogie, intimité et engagement critique.
Portraits de créatrices : stratégies narratives multiples
Kharoll-Ann Souffrant, professeure, chercheuse et chroniqueuse québécoise d’origine haïtienne, partage ses analyses lors de conférences internationales et dans des chroniques où elle aborde la vulnérabilité, le féminisme et les expériences des femmes noires. Elle allie rigueur académique et langage accessible, abordant directement les sujets de discrimination et de racisme sans arrondir les angles. Dans ses chroniques, elle décortique les politiques d’immigration en tissant des liens avec l’histoire coloniale haïtienne, rendant l’analyse accessible sans diluer sa profondeur intellectuelle. Ses textes sur la vulnérabilité des femmes noires dans les espaces professionnels génèrent des conversations que les médias traditionnels évitent systématiquement.
Rebecca G. Joachim (Beck), basée à Montréal, anime le podcast antiraciste Woke or Whateva, où elle et sa co-animatrice déconstruisent des questions raciales à partir de leur perspective de femmes noires canadiennes. Animatrice de ‘qulture vs culture‘ sur CISM 89.3, elle parle des relations des Montréalais avec la culture québécoise et les cultures marginalisées. Sur TikTok, elle partage des réflexions sur des sujets socio-économiques, la mode, le pole dancing et le cosplay. Ses vidéos combinent analyse socio-économique de l’actualité, critique culturelle et son amour du pole dancing, tout en célébrant la force physique et intellectuelle, et amènent le public à reconnaître la multiplicité des identités noires.
Obstacles systémiques et violence institutionnelle
Le racisme médiatique se traduit par la sous-représentation des femmes noires dans les rédactions, leur absence dans les postes décisionnels et des biais dans le choix des sujets. Selon le rapport 2022 de l’Association canadienne des journalistes (ACJ), au Canada, 8 rédactions sur 10 n’emploient aucun journaliste noir, latino, autochtone ou originaire du Moyen-Orient. Cette absence peut se traduire concrètement : les rédactions font appel à ces créatrices comme « expertes » ponctuelles, sans que cela ne se traduise par des embauches à temps plein ou des rémunérations adéquates. Elles sont aussi particulièrement exposées à des violences en ligne, entraînant harcèlement et parfois retrait des espaces publics.
Reprendre le contrôle : stratégies numériques et solutions collectives
Avec les réseaux sociaux, les créatrices disposent d’un contrôle narratif plus grand, pouvant choisir sujets, formats et temps de diffusion. Des initiatives comme les capsules « speak-up » où des journalistes noires déconstruisent en 60 secondes les biais racistes d’un titre d’article qui circulent sur Instagram et TikTok, créant une pression publique sur les médias dominants.
Beck et sa co-animatrice Titi Semahu ont développé une « communication assertive inversée » : plutôt que d’éduquer les auditeurs blancs, elles s’adressent directement aux personnes noires, validant leurs expériences. Le principe est simple : cesser de convaincre les réticents, et nourrir celles et ceux en quête de reconnaissance, elles créent un espace d’affirmation pour celles et ceux qui cherchent à se reconnaître dans les récits médiatiques.
La création d’espaces collectifs devient essentielle : partager des ressources, échanger des stratégies et renforcer la confiance professionnelle. Des réseaux informels se développent où les créatrices partagent des grilles d’analyse pour évaluer les propositions médiatiques, négocient collectivement des tarifs justes et déconstruisent le syndrome de l’imposteur imposé par les institutions.
Certaines créatrices coordonnent des publications complémentaires sur différentes plateformes, créant une circulation d’information qui contourne les intermédiaires médiatiques traditionnels et génère suffisamment d’engagement pour forcer les institutions à réagir.
Vers une transformation durable
Ces femmes opèrent un véritable changement dans le paysage médiatique, créant une circulation de savoir et d’expertise pour la communauté noire et le public plus large. Les institutions culturelles doivent reconnaître ces pratiques par des engagements concrets : embaucher des journalistes noires à des postes permanents, intégrer des grilles d’analyse antiraciste dans les processus éditoriaux, et cesser d’instrumentaliser leur expertise sans rémunération adéquate.
Leur travail ne se mesure pas en clics, mais dans les conversations amorcées, les références créées et les portes ouvertes pour les prochaines générations. Reconnaître leur expertise, c’est accepter que les récits médiatiques dominants ne sont pas neutres et qu’il est temps de partager le pouvoir narratif.
Résonance Inclusive est financé par le gouvernement du Canada – Patrimoine canadien.


