
Par Elina Timsit
Montréal bouillonne. Montréal foisonne. Montréal vibre. La capitale économique québécoise célèbre les arts de la scène, 365 jours par an. Les artistes afrodescendantes participent activement à ce dynamisme. Chant, théâtre, performances littéraires, musique, humour. Elles habitent les scènes, mais, en ombres chinoises d’une culture que, pourtant, elles animent, nourrissent et engraissent.
Québécoises, elles sont étiquetées “musique du monde”, issues de la diaspora, elles sont qualifiées “d’exotiques”, malgré un bagage professionnel aussi fourni qu’éclectique. Elles oscillent, ainsi, entre un ici et un ailleurs, que certaines n’ont même jamais visité. Elles existent… tant que le mot « afro » est inscrit sur l’affiche ou la porte. Elles demeurent toujours l’autre, telles un paradoxe, dont les talents n’égalent que le manque de visibilité et de reconnaissance.
À la conquête de l’espace scénique
Des dizaines de festivals, comme Nuits d’Afrique, Vues d’Afrique, AfroMonde, AfroUrbain, en passant par des organismes culturels ou des artistes internationalement reconnues, immigrantes ou nées au Canada, comme Rhodnie Désir ou Djely Tapa, participent à la richesse et la vivacité artistique québécoise.
Toutefois, ce dynamisme ne peut s’épanouir qu’en se conformant à certaines attentes. Les plus communs sont d’imposer des performances à saveur « ethnique » ou des rôles qui correspondent aux trois archétypes de la femme Noire: la prostituée (Jezebel), la mère (Madone) ou la femme Noire en colère (Angry Black Woman)1. Or, dans ces carcans, la créativité et l’agentivité ne peuvent exister… Lors de la discussion Afrocreative #3 entre Pilou, artiste québécois et Noumoucounda Cissoko, musicien et griot sénégalais, tout comme, au cours d’une entrevue avec Laeticia Mogène, danseuse professionnelle de la relève et membre de la Minorité Risible, organisme d’impro, cette réalité résonne cruellement.
Laeticia est née et s’est formée à la danse contemporaine au Québec, puis à la Juste Debout School à Paris, où elle s’est souvent retrouvée la seule élève racisée de ses classes. Elle atteste ainsi: « On forme pas des artistes, on forme des moules, des copycats de ce qui est attendu comme vision de la danse contemporaine. », puis ajoute que pour les artistes Noires de la scène qu’au filtre racial, s’additionne le filtre sexiste: la tristement fameuse misogynoire. Il est d’ailleurs marquant que Moya Bailey2 ait théorisé ce concept lors ses recherches sur le Hip-hop.
D’ici et pourtant, d’ailleurs
« Je suis comme un bug dans la matrice. C’est pas prévu qu’il y ait cette hybridation-là. […] L’intégration n’existe pas. […] On aime voir le Noir avec le Noir mais de loin. […] Je suis comme dans un multivers, de temps en temps ça vient clasher les trois, quatre dimensions »
— Laetitia Mogène
En tant que société (autant du côté des institutions publiques, que celui de l’auditoire), nous peinons à reconnaître notre tendance à une vision uniforme des « Noir-es » et à effacer, ainsi, la diversité des réalités. Les artistes afrodescendantes, nées ou ayant grandi au Québec disparaissent, par conséquent, dans un angle mort. Cette solitude et cette acculturation les rendent encore plus vulnérables à l’invisibilisation systémique. Plusieurs rapports du Conseil des Arts de Montréal3 reflètent cette réalité. Pour Géraldine Le Chêne, Directrice Générale du festival Vues d’Afrique depuis quatre décennies, ce plafond de verre est encore plus fallacieux: « C’est souvent des questions de connexion. Il faut être dans une base de données ou liste de contacts pour avoir des facilités d’être choisie. » Devoir bâtir des espaces ostracisent les artistes, qui se voient obligées de construire leurs propres tables, avec des cure-dents, sans accès au festin principal. On semble privilégier la “trend” à la création, dans sa complexité et sa découvrabilité.
Des économies sur la reconnaissance
Quand le talent est enfin reconnu, la route ne devient pas forcément libre d’embûche. Les financements manquent à l’appel, même quand un projet est évalué 100% satisfaisant, comme a pu le constater Laeticia. Un financement, refusé, puis finalement accordé, ne le sera que grâce à un excédent budgétaire… des restes, pour ainsi dire. S’écarter des codes de la blanchité et de la masculinité, semble ralentir l’accès aux financements, même si les les organismes subventionneurs valorisent l’innovation et la pluralité des voix.
La fondation Fabienne Colas et l’Observatoire des Communautés Noires documente que les artistes Noirs représentent le groupe le plus marginalisé et le plus mal desservi de la communauté artistique canadienne4 Catherine Caisse, lors de la discussion Afrocréative #3, l’explique par un manque d’éducation, qui maintient les gestionnaires dans l’ignorance et la peur de sortir des sentiers battus. Cette dissonance finit par favoriser l’assimilation, ou au contraire, la surenchère de l’exotisme, au détriment de l’authenticité. Cette absence à la table des décisions et la pénurie de leviers économiques épuisent et découragent les meilleures volontés.
Nos artistes afrodescendantes de la scène naissent de la fusion et nous permettent d’expérimenter hors de notre zone de confort. C’est d’ailleurs peut-être là que réside, justement, le cœur de l’Art: nous emmener ailleurs, tout en se sentant chez soi, brouiller nos frontières et rendre la nouveauté familière. Pourrait-on imaginer des espaces où créer ensemble, des sources de recommandations plus diversifiées, une professionnalisation simplifiée — et surtout, des moyens de redonner à nos artistes un vrai pouvoir de création et d’action sur leurs arts?
Il semble évident que nos artistes afrodescendantes de la scène ont la parfaite recette de ce kaléidoscope culturel. Il n’appartient donc qu’à nous, public et organisations, d’avoir le courage de nous y confronter, sans figer face à l’inconnu.
Références annexes
- Afrocréative #3 – Rencontre entre Pilou (Québec) et Noumoucounda (Sénégal) – Créer autrement, ensemble — Mercredi 18 mars 2026 – en ligne — Organisé par Mangrove et Beam
- Conseil des arts du Canada. 2024. Ce que financent les programmes de subvention. conseildesarts.ca
- La Presse. Juin 2020. Après la parole, les artistes noirs attendent les actes. lapresse.ca
- Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants. Mai 2022. Diversité ethnoculturelle dans le milieu des arts québécois : trajectoires, barrières et stratégies. iripi.ca
- Montréal Campus. Mars 2021. L’art afro-québécois : un vecteur d’affirmation identitaire. montrealcampus.ca
- La Presse. Mai 2021. Un an après George Floyd — Créer envers et contre tout. Lapresse.ca
Notes
- La Presse / Radio-Canada. Février 2023. Mois de l’histoire des Noirs : Déconstruire les stéréotypes de la femme noire — Le mythe de la femme noire, documentaire d’Ayana O’Shun. lapresse.ca
Politika. 2024. Hypersexualisation des corps afrodescendants dans l’industrie musicale contemporaine. politika.io ↩ - Moya Bailey, 2013. Souls: A critical Journal of Black politics, culture and society. Vol. 15, Issue 4: Neoliberalism and Cultural Politics in Dubai and Brazil ↩
- Journals OpenEdition. 2021. L’évitement comme politique de gestion des débats au Conseil des arts du Canada : le cas de l’appropriation culturelle et du racisme systémique. journals.openedition.org/ethiquepublique ↩
- Sondage Léger dans le cadre de l’étude Portrait des jeunes des communautés noires du Québec (PJCN). 2025. https://sdesj.org/pjcnsondage2/ p.38-46
Fondation Fabienne Colas / Fondu au Noir. Juillet 2020. Le Fonds National pour les Arts Blacks. fonduaunoir.ca ↩
Résonance Inclusive est financé par le gouvernement du Canada – Patrimoine canadien.


