
Par Sayaspora
Migrer, c’est déplacer bien plus qu’un corps d’un territoire à un autre. C’est emporter avec soi son histoire, ses pratiques de santé, ses croyances, ses vulnérabilités et ses forces. Ce déplacement transforme profondément la manière dont les femmes perçoivent leur santé physique, émotionnelle et spirituelle. Pour beaucoup de femmes de la diaspora africaine et
caribéenne, l’installation dans un nouveau pays entraîne une série de réajustements qui façonnent la relation au corps et au bien-être.
Le stress migratoire comme réalité quotidienne
De nombreuses études démontrent que les femmes immigrantes vivent des niveaux de stress significativement plus élevés que les populations locales. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les facteurs de stress liés à la migration tels que la précarité économique, l’adaptation à un nouveau système administratif, les responsabilités familiales transnationales et les barrières linguistiques ont un impact direct sur la santé mentale et physique des femmes migrantes.

Au Canada, une analyse de Statistique Canada indique que les femmes immigrantes, particulièrement celles issues de minorités racisées, déclarent plus fréquemment des niveaux élevés de stress quotidien comparativement aux personnes nées au pays. Ce stress est amplifié par l’exposition au racisme systémique et aux microagressions, reconnues
comme des déterminants sociaux majeurs de la santé.
Ce stress chronique peut se manifester de façon physique, notamment par une fatigue persistante, des douleurs musculaires, des troubles digestifs et des perturbations du sommeil. Des travaux publiés par l’Institut de recherche en santé publique du Canada montrent que le stress prolongé affecte le système immunitaire et augmente le risque de
maladies cardiovasculaires et inflammatoires chez les femmes.
Sur le plan psychologique, plusieurs études soulignent une prévalence plus élevée de symptômes d’anxiété, d’isolement social et d’irritabilité chez les femmes immigrantes. Une revue systématique parue dans Social Science & Medicine révèle que de nombreuses femmes développent des stratégies d’adaptation basées sur l’endurance « avancer malgré tout » ce
qui tend à normaliser la souffrance et retarde le recours à des services de soutien, accentuant ainsi l’impact à long terme sur leur bien-être global.

Reconstruire une identité corporelle
Le rapport au corps change aussi lors de la migration. Les normes sociales autour de la beauté, du poids, de la maternité ou de la santé diffèrent d’un pays à l’autre. Dans certaines cultures africaines et caribéennes, un corps généreux peut être associé à la santé, à la prospérité ou à la féminité. En arrivant au Canada, beaucoup découvrent des normes plus
axées sur la minceur, la performance et le contrôle.
Naviguer entre ces différentes attentes peut provoque confusion, pression ou sentiment de décalage. Certaines femmes tentent de se conformer aux normes dominantes, d’autres cherchent à réconcilier leur héritage corporel avec leur nouvelle réalité. Ce processus, parfois subtil, influence l’estime de soi et la relation au corps.
La migration transforme également les pratiques de santé. Les médecines traditionnelles, les plantes, les savoirs familiaux n’ont pas toujours leur place dans le contexte nord-américain. Pourtant, ce patrimoine constitue un socle important de bien-être pour de nombreuses femmes. Le défi devient alors de trouver un équilibre entre pratiques héritées et ressources
disponibles ici.

Créer des espaces pour souffler
Les cercles de discussion, les ateliers de bien-être, les réseaux communautaires et les amitiés solides jouent un rôle essentiel dans l’adaptation. Ce sont des espaces où déposer le poids de la migration, raconter son histoire, partager ses doutes et trouver de nouvelles stratégies pour prendre soin de soi.
Ces espaces permettent aussi de reconstruire une forme de communauté une famille choisie qui pallie parfois la distance avec les proches ou l’absence de repères. Le soutien collectif agit comme un antidote à l’isolement et devient une ressource fondamentale pour la santé émotionnelle.
Le corps porte les traces visibles et invisibles de la migration : fatigue, résilience, tensions, métamorphoses silencieuses. Prendre soin de soi dans un contexte d’exil n’est pas un luxe, mais une nécessité. C’est un acte de résistance, de reconquête et d’affirmation. C’est reconnaître que notre bien-être est légitime, même lorsque le monde nous demande d’être fortes en permanence. Se réapproprier son corps et sa santé devient alors un geste profondément politique et réparateur.
Ressources pertinentes
Centre de Santé des Femmes de Montréal – Programmes de santé, accompagnement psychosocial, ateliers pour nouvelles arrivantes
https://centredesfemmesdemtl.org/fr/
Accueil aux Immigrants de Montréal – Soutien à l’intégration, santé mentale, services pour femmes immigrantes
https://aiemont.com/fr/
Shield of Athena / Bouclier d’Athéna – Services pour femmes issues de l’immigration, soutien psychosocial, ressources en plusieurs langues
http://shieldofathena.com/fr
Wellness Together Canada – Ressources gratuites en santé mentale pour résidents du Canada
https://www.wellnesstogether.ca
CAMH – Centre de toxicomanie et de santé mentale – Guides multilingues pour comprendre stress migratoire, santé mentale et adaptation
https://www.camh.ca


