Icône d'une main avec un soleil

Art + culture

Par Zorha Konaté 

Originaire de Douala, au Cameroun, et installée à Ottawa depuis 2023, l’autrice Maeva Guedjeu a fait une entrée remarquée en littérature avec Des silences et des murmures (Éditions L’Interligne), son tout premier recueil de nouvelles couronné du Prix Alain-Thomas 2026. À travers des portraits de femmes inspirés d’histoires vraies, elle donne voix à ce qu’on tait : les violences ordinaires, la résilience, et les silences qui traversent les vies de femmes. 

Des parcours multiples, une même urgence de dire 

Avant même d’écrire, Maeva Guedjeu a grandi entre Douala et les récits de femmes qui l’entouraient, des trajectoires uniques, mais qui, mises bout à bout, dessinent une réalité commune. Elle a étudié la littérature, avec une concentration sur la littérature négro-africaine. Dans sa quête d’identité, elle découvre une grande attirance pour l’écriture. Des silences et des murmures naît de cette conviction : chaque histoire mérite son propre espace, « on ne raconte pas des histoires banales, mais la complexité de la famille, la quête identitaire et socioculturelle des femmes.»  

 

Des silences et des murmures symbolise les violences visibles et invisibles entourant la vie des femmes, ainsi que les révolutions silencieuses et la résilience du quotidien. Me définissant comme féministe intersectionnelle, je reconnais que les réalités divergent selon l’origine géographique et la classe sociale.

Maeva Guedjeu.

 

 

 

La violence a plusieurs visages 

Le recueil ne s’arrête pas à un seul type de violence. Il y a celle qu’on nomme facilement, et  celle, non-verbale, qui s’installe dans le regard, le silence ou l’absence. Il y a aussi cette violence que certaines figures infligent en abusant de la vulnérabilité. Selon un rapport publié par l’Organisation mondiale de la santé en novembre 2025, près d’une femme sur trois dans le monde (environ 840 millions) a subi, au cours de sa vie, des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime ou d’une autre personne, un chiffre pratiquement inchangé depuis 25 ans. 

Comment est-ce qu’on peut aborder les violences faites aux femmes sans les  enfermer dans un rôle de victime ? 

Maeva : Ce qui prime, c’est la résilience, la libération, le regard tourné vers l’avenir plutôt  que la culpabilité. Chaque fois que mes personnages sont confrontés à des difficultés, il y a  toujours une possibilité de liberté. Elles arrivent au bout d’une quête, une bataille déjà à  moitié gagnée du seul fait d’avoir quitté. Les femmes que je raconte gardent un regard tourné  vers le futur, vers le lendemain, c’est leur façon à elles de faire face. 

Se construire en second 

Des silences et des murmures dessine le décor du Cameroun, mais également de nombreux  pays africains. Le Cameroun, c’est un territoire marqué, ces dernières années, par la crise  anglophone, qui a fait des milliers de déplacé·es dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les femmes et les filles y sont doublement exposées, aux violences du conflit et aux  violences basées sur le genre qu’il amplifie. 

Une évaluation de l’UNFPA Cameroun publiée en 2025 documente comment les crises, les  déplacements et l’instabilité aggravent la violence entre partenaires intimes, les mariages  précoces et forcés, et la violence économique envers les femmes et les filles. Human Rights  Watch rapportait par ailleurs, en janvier 2025, que la suspension d’organisations locales  venant en aide aux survivantes de violences basées sur le genre avait laissé plusieurs d’entre  elles sans refuge ni accompagnement. 

Qu’est-ce que la crise anglophone t’a appris sur le lien entre l’environnement  dans lequel une femme évolue et le parcours auquel elle est confrontée ? 

Maeva : Ce n’est pas seulement la guerre comme espace physique : les premières personnes  à en pâtir, ce sont les femmes et les enfants. Dans n’importe quelle société, il y a toujours des  subalternes, et la femme est la première à qui on retire des droits. Le viol devient un  territoire de guerre, la guerre est dans le corps des femmes. Et il y a aussi la guerre du  déplacement, parce qu’elles ne peuvent pas tenir dans un environnement devenu hostile. 

Survivre, deux fois plus fort 

Un thème abordé dans le recueil est celui des femmes qui doivent, souvent seules, se battre pour survivre, priorisant la construction des autres avant la leur, souvent à leurs dépens. Ce constat trouve un écho concret au Canada. Selon Statistique Canada, en 2025, les femmes racisées  gagnaient 78 cents pour chaque dollar gagné par un homme non autochtone et non racisé. Un écart nettement plus grand que celui observé pour l’ensemble des femmes. Devoir  « travailler deux fois plus » est une réalité qui s’ajoute à la charge mentale et émotionnelle que portent déjà beaucoup, particulièrement chez les femmes immigrantes à faible revenu. 

Un des thèmes abordés est la survie et le conditionnement social qui pousse  certaines femmes à prioriser la construction de l’autre plutôt que la leur, souvent à leurs dépens. D’où vient selon toi cette dynamique, et comment la  déjouer ? 

Maeva : C’est une construction sociale : les femmes sont socialisées pour s’effacer et être  humbles. Toutes les ressources qu’elles ont sont mises au service de la construction de  l’homme, plutôt que de leur propre construction. 

 

Maeva Guedjeu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les murmures de la diaspora 

Installée elle-même au Canada depuis peu, Maeva Guedjeu porte aussi un regard sensible sur  les femmes de la diaspora africaine et caribéenne : le manque de compassion qu’elles  reçoivent lorsqu’elles sont vulnérables, la culpabilité de ne pas « faire le maximum » pour les  proches restés ailleurs, et le besoin criant d’espaces de sororité. 

Une stratégie pancanadienne pour les femmes immigrantes francophones, publiée en 2025,  souligne que ce sont largement elles qui portent le poids de l’intégration familiale, souvent  avec un accès limité aux services en français. Sur le plan de la santé mentale, une synthèse  récente des études menées au Canada et au Royaume-Uni confirme une prévalence plus  élevée de dépression et d’anxiété chez les personnes noires immigrées, les femmes y étant  particulièrement exposées. 

Quel regard portes-tu sur les femmes de la diaspora africaine et caribéenne au Canada ? 

Maeva : Les femmes de la diaspora sont des femmes en transition, confrontées à un regard paternaliste, doublement stigmatisées : en tant que femmes et en tant que femmes immigrantes.. On a envers elles des attentes démesurées venant de leur pays d’origine, et la société actuelle les re-victimise. Les femmes de la diaspora doivent être deux fois plus grandes. 

Comment créer de vrais espaces de sororité ici ? »

Maeva : J’observe que la sororité s’organise déjà naturellement, à travers divers organismes et initiatives portés par des femmes puissantes. Il faut continuer à encourager cet accès aux tables de décision.

Marcher sur le Wouri 

Le fleuve Wouri, qui traverse Douala, revient dans l’univers de Maeva Guedjeu, un point de  repère autant géographique qu’intime, qui symbolise la patience et le temps d’attendre un  changement, un déblocage, une amélioration qui ne viendra sûrement pas. Pour Maeva « Il faut une sensibilisation constante à la compréhension et à la déconstruction  des schémas patriarcaux » pour comprendre les expériences sous toutes leurs formes, des plus  lumineuses aux plus silencieuses. 

Quels sont les sujets de cœur de tes prochains projets ? 

Maeva : Mes prochains projets sont axés sur la santé mentale, le deuil migratoire et l’histoire réelle des femmes en révolution, au Canada, au Cameroun et dans le monde.

L’autrice fera des apparitions bientôt aux événements :  

 

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