Pourquoi les créateur·rice·s racisé·e·s restent sous-représenté·e·s au Canada

Par Selma Ferdjioui

L’art et la culture sont largement accessibles et sont souvent présentés comme des espaces censés refléter le grand public. Pourtant, malgré cette accessibilité financière et physique, l’art et la culture au Canada restent en grande partie centrés sur la blanchité, et les voix diverses demeurent sous-représentées dans les médias canadiens. Cela s’explique en partie par le fait que les communautés non blanches et les personnes autochtones occupent rarement des postes d’autorité et de décision. Dans certains cas, des institutions intègrent un petit nombre de personnes issues de la diversité pour paraître inclusives, sans pour autant partager réellement le pouvoir: une pratique que l’on appelle le tokenisme.

Pourquoi la diversité compte

Pour donner un ordre d’idée, les personnes racisées représentent environ 27 % de la population active au Canada, mais elles n’occupent qu’environ 16 % des postes de direction dans le milieu des arts, selon les données du recensement de 2021 analysées par Hill Strategies. Ces données mettent clairement en évidence un écart entre la représentation au sein de la population et celle dans les postes de pouvoir.

Prends une seconde pour y réfléchir: peux-tu citer un·e réalisateur·rice ou producteur·rice canadien·ne grand public qui ne soit pas blanc·he ? Pour beaucoup, la question est difficile. C’est précisément pour ça que la représentation derrière la caméra compte. Quand les communautés racisées sont absentes des rôles créatifs et décisionnels, leurs histoires risquent d’être simplifiées, négligées, voire complètement écartées. Autrement dit, un manque de représentation derrière la caméra peut entraîner une représentation pauvre et limitée devant la caméra.

Stéréotypes et manque de diversité sur les plateaux

Il y a quelques années, j’ai été figurante dans une série télé canadienne. L’histoire suivait une famille musulmane originaire d’un pays arabe (le pays n’était pas nommé) vivant au Canada. Le concept avait du potentiel, mais le portrait s’appuyait sur de nombreux stéréotypes et comportait plusieurs inexactitudes au sujet de l’islam.

Même si j’ai été déçue par cette représentation, je n’ai pas été totalement surprise : il ne semblait y avoir aucune personne arabe ou musulmane dans les coulisses. La plupart des gens sur le plateau, du réalisateur aux producteur·rice·s, en passant par l’équipe technique et les assistant·e·s, étaient blanc·he·s. Engager un·e acteur·rice arabe peut contribuer à la visibilité, mais cela ne suffit pas nécessairement à garantir une représentation fidèle de la culture.

Intégrer des personnes d’origine arabe ou musulmane aux différentes étapes de la production permettrait au contraire de créer des représentations plus réalistes et plus justes. Sans cela, les portraits de cette culture risquent de reposer sur des perspectives très limitées et de renforcer les stéréotypes.

Sous-représentation et tokenisme dans le journalisme canadien

Ce n’est pas seulement dans les séries et les films que les communautés racisées sont sous-représentées : c’est aussi un enjeu dans le journalisme. Une étude de 2021 menée par l’Association canadienne des journalistes a révélé que 84 % des journalistes blanc·he·s travaillent à temps plein, contre 64 % des journalistes noir·e·s. Selon Soraya Roberts, même lorsqu’iels sont engagé·e·s, « les journalistes racisé·e·s sont cantonné·e·s à des espaces médiatiques multiculturels ou à des publications plus modestes, [où iels] doivent constamment plaider pour la diversité et en deviennent le symbole sur leur lieu de travail ».

C’est ce que l’on définissait plus haut comme du « tokenisme » : quand les institutions ne font que des efforts symboliques et superficiels en matière de diversité. Concrètement, cela revient à engager un petit nombre de personnes issues de groupes sous-représentés pour donner l’apparence d’être diversifié·e, plutôt que de provoquer un véritable changement dans la structure. Cela laisse entendre que, même lorsque les journalistes racisé·e·s sont présent·e·s, leurs rôles et leur influence peuvent rester limités. À terme, ce manque de représentation raciale peut amener les communautés racisées à perdre confiance dans les médias.

Gatekeeping et peur de prendre des risques

Un autre facteur qui pourrait expliquer le manque de représentation dans les espaces créatifs, c’est la peur du risque. Il n’est pas rare que les studios de cinéma, les journaux et les maisons d’édition hésitent à soutenir des projets portés par des créateur·rice·s racisé·e·s, de crainte que le grand public ne s’y reconnaisse pas.

Hollywood en est un bon exemple. Selon le Hollywood Diversity Report 2024 de l’UCLA, près de 80 % des sorties en salle en 2024 ont été réalisées par des hommes blancs, tandis qu’environ 20 % l’ont été par des personnes racisées et 15,4 % par des femmes. À cela s’ajoute qu’en 2023, seulement 29 % des rôles principaux des sorties en salle aux États-Unis étaient tenus par des personnes racisées. Même si ces exemples ne sont pas spécifiquement canadiens, ils reflètent une tendance plus large de l’industrie en Amérique du Nord.

Sachant que les personnes racisées représentaient 46,7 % de la population américaine en 2023 (selon l’UCLA), on peut y voir une forme de gatekeeping, où l’accès aux opportunités est profondément inégal. Même lorsqu’elle n’est pas intentionnelle, la restriction de l’accès aux plateformes grand public peut renforcer l’idée que certaines histoires seraient moins « universelles » que d’autres.

L’art et l’identité nationale

Les industries culturelles jouent un rôle important dans la construction de l’identité nationale : elles décident quelles histoires sont racontées et quelles expériences sont mises au centre. Au Canada, le cinéma, la télévision et l’édition ne font pas que divertir ; ils construisent aussi des récits sur l’histoire collective de notre pays, sur sa culture et même sur notre sentiment d’appartenance.

Cette influence n’est cependant pas répartie de manière équitable. La majorité des personnes qui occupent des postes de direction et de décision ne sont pas racisées et, de ce fait, l’idée même de ce qui constitue une « histoire canadienne » peut rester assez étroite.

En conséquence, lorsque les communautés racisées sont représentées, elles n’ont généralement pas le contrôle sur la façon dont leurs histoires sont racontées. Cela limite la variété des perspectives présentées au public. Au final, la version du Canada que reflètent l’art et les médias risque de ne pas représenter fidèlement la diversité du pays.


Résonance Inclusive est financé par le gouvernement du Canada – Patrimoine canadien.

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