
Par Isabelle Moulot
Après avoir fait une revue de Grimelle, nous avons réuni les actrices Arielle Mailloux, Cindy Charles et Kipola Wakilongo pour discuter avec elles d’identité, de l’évolution de leurs personnages et de ce qu’elles retiennent jusqu’ici de leur aventure dans la série.
Cette série se déroule à Montréal, ville connue pour être cosmopolite avec une forte présence de la diaspora Afro-descendante. Qu’est ce que Montréal représente pour chacune d’entre vous ?
Cindy : À la base, Montréal, c’est la maison et ça va toujours être la maison. À chaque fois que je voyage ailleurs, je suis comme « j’aime cette ville », mais il n’y a rien comme Montréal. C’est une ville unique où il y a un mélange de cultures et de langues.
Arielle : Tout comme Cindy, Montréal représente la maison. Je suis née ici, j’ai longtemps été très attachée à la culture québécoise… Montréal représente un safe space. J’ai grandi dans un quartier où il y avait des gens de tous horizons, il y avait beaucoup d’enfants d’immigrants. Ici, on est représenté, on est vu et on est respecté.
Kipola : Pour moi aussi, c’est la maison, mais je dirais que Montréal, c’est aussi un confort pour moi. C’est ici que je peux être pleinement qui je suis et j’ai trouvé ma communauté qui est comme moi. Maintenant, le point négatif du confort, c’est que ça peut devenir redondant à un moment donné, mais c’est ça, la maison. Je peux aller ailleurs, mais je vais toujours finir par revenir à la maison.
Qui dit Montréal ou diaspora dit aussi souvent double identité. C’est d’ailleurs l’une des choses que nous avons beaucoup appréciées dans la série : cette façon dont la double identité des personnages est présentée avec naturel, notamment à travers le passage d’une langue à l’autre (français, anglais, créole). Selon vous, est-il aussi facile de vivre avec cette double identité à Montréal ? Ce mélange culturel reflète-t-il fidèlement la réalité de votre quotidien ou celle de votre entourage ?
Arielle : En tant que personne métissée, j’ai toujours eu de la misère avec cette double identité. Ma famille québécoise est ici et ma famille dominicaine est en République dominicaine, ce qui fait que, pour moi, ça a toujours été difficile. Même si on l’a dit, Montréal est une ville accueillante et que c’est un safe space, ça ne change pas le fait que je me sentais toujours seule dans cette double identité, parce qu’un de mes points d’ancrage est outre-mer.
Kipola : Ce que moi j’ai compris de ma double identité en grandissant, c’est qu’à la maison, je vivais auprès d’une mère congolaise quand même assez sévère et stricte, à qui je cachais certaines choses que je faisais à l’extérieur et qui me permettaient de me découvrir. C’est sûr que je ne la laissais pas voir la personne que j’étais à l’extérieur. Et plus je grandissais, je devais définir qui j’étais vraiment et faire accepter ça.
Cindy : J’ai grandi à Repentigny et j’ai déménagé à Montréal au moment d’intégrer le cégep. Rien que ma façon de parler est un mélange de mon accent français-haïtien, puis de l’accent d’ici, et je switch dépendamment de la personne avec qui je suis. Et au final, je ne ressens pas le besoin de choisir entre l’un ou l’autre, je suis juste un beau blend.

©Vivien Gaumand – Les coulisses de Grimelle
Lorsqu’on demande à Arielle où elle en est à date dans cette question de double identité, elle mentionne qu’elle travaille encore à faire coexister les deux identités qu’elle porte. Elle souligne que ce sont des projets comme Grimelle qui l’aident dans ce cheminement et affirme avoir hâte d’atteindre ce niveau où il sera plus facile d’embrasser ces deux parties d’elle. « Je n’en suis pas encore là, je me pose beaucoup de questions, mais les projets comme Grimelle m’aident à mieux comprendre ces enjeux, à me poser les bonnes questions, à réfléchir… Par exemple, juste… Pourquoi je me prends autant la tête par rapport à ça ? Pourquoi je veux absolument définir les concepts d’identité ou juste les vivre ? Mais certainement qu’à un moment donné, je vais arrêter de me prendre la tête. » En ce qui concerne le rôle qu’ont joué leurs parents dans le fait d’embrasser leur double identité, Arielle nous fait part de l’absence de son père, d’origine dominicaine, durant son enfance : « Ça a beaucoup affecté mon cheminement dans le fait de vivre cette double identité. » Même si sa mère prenait soin de lui partager des connaissances sur la culture de son père, elle a vécu cette absence paternelle comme si « personne n’était là pour vraiment la guider ». Cindy, elle, raconte que son père avait un magasin à Saint-Michel qui était comme le QG du quartier. Elle a donc baigné dans la culture haïtienne et, ayant grandi à Repentigny, elle a été encouragée à explorer cet autre côté de son identité. Elle n’a pas eu à choisir entre les deux. Quant à Kipola, elle indique que sa mère lui a inculqué ses valeurs et lui a partagé les leçons qu’elle a apprises de ses expériences. Quelques fois, celles-ci ne concordaient pas avec ce que ses amis et voisins blancs faisaient, ce qui créait des points de désaccord entre elles. Toutefois, la communication a été l’outil qui les a aidées à mieux se comprendre. Aujourd’hui, Kipola fonctionne en choisissant ce qu’elle trouve le mieux adapté entre les deux cultures, selon la situation qui se présente.
Revenons sur les sujets concrets abordés dans la série, comme le colorisme et les micro-agressions raciales. Est ce que porter ces répliques vous a invitées à avoir une réflexion plus profonde sur ces enjeux dans votre propre vie ?
Cindy : Beaucoup trop même. Je suis une personne assez intense dans la vie, quand j’aime un projet, j’y vais à fond ! Et avec mon personnage, je me suis donnée à fond et je pense que j’arrive à la même conclusion qu’elle aujourd’hui, qui est que tu ne peux pas plaire à tout le monde. Ça m’a poussée à me poser des questions sur le fait de vouloir plaire à la communauté… Quel genre de figure dois-je être pour elle ? Sachant que lorsque j’ai commencé ma carrière, mon objectif était de représenter les femmes noires différemment.
Kipola : En ce qui concerne Jenny, sa problématique était sur la vision de l’homme qu’elle s’était imaginé comme mari, qui a finalement été différente de ce qui lui est arrivé… Donc je me suis demandé, in real life, qu’arriverait-il si je ramenais un Blanc demain à la maison ? Et c’est là que j’ai réalisé que, pour moi, ça serait un vrai enjeu. Avant ça, je supposais que dans la vraie vie, j’étais ouverte, mais là, je me suis rendue compte que finalement je le suis moins que je le pensais. L’enjeu de Jenny m’a fait prendre conscience que je ne sais peut-être pas encore à quoi ressemble le vrai amour. Rires.
Arielle : Faire partie de ce projet m’a emmenée plus loin dans le fait de prendre conscience que, des fois, je laisse faire certaines choses que je ne devrais pas. Il y a des situations qu’Alizée vit dans la série, des réflexions qu’elle reçoit, et je me rends compte que « oh, mais il y a un mois, j’ai vécu une situation similaire et j’ai laissé passer ». Alizée et moi, on est assez similaires dans notre quête d’identité.
©Vivien Gaumand – Les coulisses de Grimelle Voyez-vous les fruits de cette introspection actuellement dans votre vie ? Cindy : Oui. Avant Esther, j’avais un certain niveau de confiance en moi. Et après cette introspection, ça a challengé cette confiance que j’avais et, en trouvant les réponses, ça l’a renforcée. Kipola : Je dirais que le cadeau que Jenny m’a donné est que… je veux me marier !! J’ai quand même eu des réflexions assez profondes et je me suis dit : Jenny is looking for a husband, pourquoi pas moi ? Arielle : Alizée m’a permis de me rendre compte que je ne veux plus forcément qu’on me parle d’une certaine façon, même si j’étais OK avec initialement, ni qu’on sous-entende des choses sur moi. Elle m’aide à davantage affirmer mon identité. D’ailleurs, qu’est ce qui vous a réellement motivé à rejoindre le casting de la série ? Cindy : Le scénario. C’était aussi mon rêve de jouer une actrice, mais l’écriture de Béatrice ?! C’était comme un roman. Et puis, c’est aussi la volonté de démontrer d’autres réalités dans notre communauté, comme le colorisme. Arielle : Quand j’ai vu l’appel au casting, je voulais absolument jouer ce rôle-là, car j’étais moi-même déjà dans cette quête identitaire. C’est arrivé à un moment de ma vie où j’avais envie de parler de ces réflexions. J’avais soif de me positionner artistiquement sur ce projet et de bien porter ce rôle et cette voix-là. Kipola : Comme Cindy l’a dit, le scénario lui-même. C’est la première fois que je recevais une audition pour un personnage congolais et j’ai aussi eu l’impression que je connaissais déjà ce personnage. Curieuse de savoir quel trait de caractère de chaque personnage leur ressemble le plus et, à l’inverse, quel aspect de la personnalité de ces personnages ont-elles dû apprendre à mieux comprendre en les incarnant, Arielle affirme s’être reconnue dans l’humour d’Alizée. Néanmoins, elle a dû apprendre à apprivoiser la gêne de son personnage. L’actrice relève qu’au début, elle avait de la difficulté à comprendre pourquoi Alizée ne se défendait pas davantage, pourquoi elle se laissait marcher sur les pieds, car elle n’est pas ainsi dans la vraie vie. C’est finalement en apprenant à la connaître que cette incompréhension s’est effacée. Elle associe la non-confrontation d’Alizée à son sentiment d’imposteur ainsi qu’à sa double identité. Kipola s’est immédiatement retrouvée dans la relation entre Jenny et son père, qui fait écho à celle qu’elle entretient avec sa mère dans la réalité. C’est dans cette approche familiale qu’elle trouve leur principal point commun. Cette présence parentale rassurante, parfois invisible, mais toujours guidée par ce même amour et cette complicité, la relie profondément à son personnage. Cependant, Jenny serait plus dans le noir ou blanc, alors que Kipola indique être plus curieuse et nuancée dans la vie. Cindy perçoit une grande affinité entre elle et son personnage, Esther, affirmant qu’elles se ressemblent beaucoup. Leur point commun réside dans leur ambition. Cependant, leur différence se situe plutôt sur deux spectres : tandis qu’Esther est constamment stressée et anxieuse, Cindy ne l’est pas à ce point. Et elle semble avoir un style vestimentaire qui n’est pas partagé par Cindy. Entrons un peu plus dans chacun de vos personnages. Nous avons Jenny qui semble plutôt avoir une vision très précise de ce qu’elle veut en amour. Mais ce n’est pas ce que l’avenir lui réservait, puisqu’elle finit par tomber sous le charme d’un homme blanc. C’est une situation qui est présentée de manière comique et ironique, surtout qu’au début, elle cache cette relation à ses amies. Kipola, comment tu analyses l’évolution de ton personnage, qui finit par s’ouvrir à une relation qu’elle n’avait pas du tout prévue ? Tu l’as assez bien résumé : Jenny commence avec une idée ferme de ce qu’elle s’imagine, de ce qu’elle recherche. Pour elle, c’est clair : un homme noir, futur mari, period! Puis, finalement, en essayant, elle tombe sur quelqu’un d’autre. Je pense que la leçon, c’est juste qu’il faut rester ouvert dans la vie. Ça peut être dans les relations, ça peut être dans des choix de carrière ou autre. I never stand on ten toes, car dans la vie, les choses évoluent, on apprend de nouvelles choses, on vit de nouvelles expériences qui nous apprennent souvent le contraire de ce que l’on pensait. Et dans le cas de Jenny, c’est ça. Esther fait face à une double pression : celle de sa mère, qui ne soutient pas son choix de carrière, et celle, plus invisible, de devoir être irréprochable parce qu’elle a l’impression de représenter toute sa communauté. C’est une charge mentale que vivent beaucoup de personnes de la diaspora. Dans l’épisode 5, sa psychologue blanche ne comprend pas ce poids culturel, ce qui touche au tabou de la santé mentale chez les personnes noires, souvent perçue comme un « problème de Blancs ». Cindy, comment as-tu vécu le fait de jouer cette incompréhension, mais également de montrer aux jeunes de la diaspora que ce qu’ils ressentent est tout à fait valide ? Cindy : Je suis fière que ce type de message soit passé aujourd’hui et qu’on puisse avoir ce type de discussion maintenant. Ce genre de charge émotionnelle est souvent quelque chose qu’on cache, car on se dit que les gens ne vont pas comprendre. Ce que je conseillerais à un jeune qui regarde mon personnage et qui souhaite faire un choix de carrière non conventionnel, je lui dirais : « Vas-y à fond ! Fonce vers tes rêves ! » Tu ne peux pas laisser les autres contrôler ta vie ou tes choix. Tu n’as qu’une seule vie. Et puis, si ça ne fonctionne pas, au moins, tu auras essayé. Et à la fin de la journée, je crois que nos parents finiront par être fiers de nous. Kipola : Et je pense que tu peux regretter de décevoir les autres, mais si tu te déçois toi-même, tu vas plus le regretter. Et à la fin, même si tu fais des erreurs, vaut mieux que ce soit à cause de tes choix qu’à cause des choix des autres. Arielle, tu as mentionné en entrevue avoir remué ciel et terre pour décrocher ce rôle à cause de tes similitudes avec Alizée. Dirais-tu qu’à travers son parcours complexe de quête identitaire dans la première saison, Alizée a enfin réussi à se trouver ? Pour ceux qui n’ont pas encore regardé la série, on ne va pas spoiler. Sourire. Mais effectivement, elle commence en étant la Noire de service, mais on le sent dans un de ses speech qu’il y a un poids qui est toujours présent. Et s’il y avait une saison 2, je pense que là, elle devrait apprendre à dealer ouvertement avec ses deux identités, car dans la saison 1, ses dilemmes restaient à l’intérieur d’elle. La question serait : comment est-ce qu’elle pourrait arriver à incarner ses deux identités sans conflit et sans qu’elles ne soient contraires ? Et justement, maintenant qu’Alizée est parvenue à s’exprimer et à briser son silence, est-ce qu’on peut s’attendre à une nouvelle saison pour suivre la suite de son parcours ? Arielle : Rires. Nous n’en avons aucune idée. Nous, on l’espère, car nous avons encore plein de belles histoires à raconter avec nos personnages ; pour nous, elles ne sont qu’au début de leur parcours. On croise les doigts pour vous car nous avons vraiment apprécié la série. En un seul mot, juste un seul, que doit-on retenir de l’histoire de chacun de vos personnages ? Kipola : Amour. Arielle : résilience. Cindy : Courage. En attendant la suite de la série, nous pouvons suivre le parcours de ces actrices dans leurs prochains projets. Du côté d’Arielle Mailloux, on la retrouvera dès ce mercredi 16 septembre sur ICI TÉLÉ dans la deuxième saison de Libre dès maintenant. Elle entrera dès cet automne en tournage pour la saison 3 de cette même série, qui devrait être diffusée au printemps prochain sur ICI TOU.TV ! Après deux ans de travail, Cindy lance, dès ce mois-ci, la production d’un documentaire sur le cinéma haïtien réalisé à Montréal. Kipola, de son côté, s’accorde pour le moment une pause bien méritée. Elle choisit de se concentrer sur elle-même et d’adopter un mode de vie plus sain. On espère la revoir très bientôt sur nos écrans !
Crédits images:
© Vivien Gaumand








