1 septembre 2026

Par Kalya Nzesseu
Aujourd’hui, le wax s’invite autant sur les podiums de la haute couture que dans nos garde-robes quotidiennes. Reconnaissable à ses motifs complexes et à ses couleurs vives, il incarne une identité africaine vibrante, du marché de Lomé aux défilés parisiens. Mais savez-vous réellement d’où provient ce tissu ? À l’origine de sa popularité se cache une alliance surprenante : le savoir-faire d’une entreprise néerlandaise couplé au génie entrepreneurial des premières femmes milliardaires d’Afrique de l’Ouest, les Nana Benz. Pourtant, leurs noms demeurent encore largement méconnus du grand public.
L’origine d’un mythe
En mina, langue parlée dans le sud du Togo, « Nana » signifie affectueusement « mère » ou « grand-mère », un titre de respect et d’autorité. À cela s’ajoute « Benz », en référence à l’amour que ces puissantes femmes d’affaires togolaises avaient pour les véhicules Mercedes-Benz. À une époque où l’automobile était encore réservée à une élite, elles furent parmi les premières à conduire ces berlines allemandes au Togo. Le surnom « Nana Benz » résume ainsi leur double statut : celui de mères de la communauté et celui des femmes incarnant une réussite financière assumée. Le mythe est né.
La pierre angulaire de l’économie togolaise
L’histoire du wax est indissociable de la colonisation européenne. Inspiré du batik indonésien, il est produit dès le XIXᵉ siècle par les Britanniques, puis par les Néerlandais, notamment par l’entremise de la maison Vlisco (1843), dont le marché principal devient rapidement le Ghana. Au début du XXe siècle, les premières commerçantes togolaises de wax s’approvisionnent alors sur les marchés d’Accra.
Mais le véritable tournant survient dans les années 1960, lorsque Kwame Nkrumah, alors président d’un Ghana nouvellement indépendant, impose de lourds droits de douane sur les textiles européens et encourage la création des premières usines de wax du continent afin de réduire le monopole des sociétés étrangères. Les commerçantes du grand marché de Lomé, futures Nana Benz, prennent alors le relais et négocient des accords d’exclusivité directement avec les fabricants néerlandais.
En s’appropriant l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, elles deviennent dans les années 1970 et 1980, le centre névralgique du commerce de wax en Afrique de l’Ouest et gagnent une renommée internationale. Elles imposent désormais les tendances et transforment, en quelques années, un produit issu de la colonisation en un symbole de puissance économique et politique pour le Togo.
Toutefois, cet âge d’or connaît un déclin dans les années 1990. La dévaluation du franc CFA fragilise leur pouvoir d’achat, tandis que des imitations chinoises à bas prix bouleversent le marché. Dès lors, le monopole des Nana Benz s’effrite doucement.
Au-delà du commerce : l’influence sociale et politique des Nana Benz
L’une des contributions majeures de ces femmes fut de s’approprier pleinement le wax et de lui insuffler une âme locale, notamment en attribuant aux motifs des noms porteurs de sens, tantôt humoristiques ou philosophiques. Des appellations comme « Mari capable » ou « L’oeil de ma rivale » ont transformé ces étoffes en un véritable langage social, immédiatement reconnaissable par les initiées et toujours aussi prisé aujourd’hui.
Mais le mythe des Nana Benz dépasse le simple commerce textile, puisque leur puissance résidait aussi dans l’influence sociale et politique dont elles jouissaient au sein de leur société. À titre d’exemple, elles soutenaient des partis politiques, ou se tournaient vers des activités philanthropiques, comme la construction d’églises et de structures de santé, ainsi que dans les initiatives en faveur des enfants et de la culture. Des figures emblématiques comme Manavi Sewoa Ahiankpor et Marguerite Sewoa Lawson, propriétaires de la société Manatex de mère en fille , ont marqué leur époque. Elles ont démontré qu’une femme pouvait être à la fois cheffe d’entreprise, mère de famille et engagée dans la cité, incarnant une forme d’émancipation économique des femmes par l’entrepreneuriat bien avant que le terme ne soit à la mode.
Les Nana Benz, un modèle pour la jeunesse africaine ?
Aujourd’hui, l’histoire des Nana Benz offre une leçon puissante à la jeunesse africaine. Elles prouvent que l’entrepreneuriat local, conjugué à une maîtrise fine des codes culturels, peut bâtir de véritables empires. Leur héritage ne réside pas seulement dans les millions accumulés, mais surtout dans leur capacité à faire du wax un véritable emblème d’identité nationale et de fierté continentale.
Face aux défis actuels, une nouvelle génération émerge. Parfois surnommée les « Nanettes », elles sont fières de leur héritage et n’hésitent pas à créer de nouveaux codes pour à leur tour tisser l’avenir de la mode africaine.

Kalya Nzesseu
Rédactrice
Diplômée d'une maîtrise en sciences politiques, Kalya explore les liens entre création littéraire et enjeux de société. Elle écrit autant de la fiction et de la poésie que des articles ou essais qui mêlent politique et pop culture.
Cet engagement s’est notamment illustré en 2025, lorsque qu’elle a remporté le concours "Planète, mon amour" de la Fondation Metropolis Bleu pour un texte où se rencontrent écologie et romance. Plus largement, son écriture est guidée par la conviction que l’intime est politique ainsi qu'une volonté de faire entendre les voix marginalisées.
Crédits images:
Togo Archives
Fais-nous part de tes commentaires
Articles similaires
14 juillet 2025









