Partie Remise

Grandir à Montréal c’est pas si mal. Je me console d’une certaine façon en me disant que j’ai pas grandi aux States. Grandir à Montréal pourtant c’est aussi grandir loin du continent Africain. Ça coûte si cher, c’est pas possible de «retourner au bled» aussi facilement que si j’avais grandi en France. J’ai toujours été un peu jalouse des personnes européennes, voyager, même pour une famille très très modeste semblait vraiment moins compliqué que de mon continent nord-américain. Deux heures de vols versus sept heures, c’est aussi prévoir un mois pour deux milles dollars versus un mois pour quelques euros. J’arrondie les coins ronds parce que c’est comme ça que ma relation avec le continent a commencé. L’inaccessibilité économique d’y aller. Trop loin, trop cher, trop d’organisation quand on à pas les moyens, quand on a pas le privilège économique du déplacement. 

La relation avec le continent devient alors bercée de mystères, un peu fantasmée, distancée. 

Puis à dix-huit ans tu as toutes tes dents et tu pars sur un coup de tête. 

Puis tu pars chaque deux ans, découvrir, redécouvrir des morceaux de ce monde qui aurait pu être un peu plus le tien. Mais le capitalisme c’est faire un billet d’avion à mille dollars pour s’assurer de tirer profit de la mondialisation et des mouvements migratoires. Mais bon. Puis la tu te rends compte que tu kiff à fond. Tu apprends en masse, rapidement tu ingères les odeurs, les saveurs, les sourires, les rides, les déchets, l’architecture, les animaux, le goûter, les mouvements pour faire le café, puis tu aimes. Tu aimes, tu te sens bien parce que tes ancêtres étaient ici, un peu de ce brouhaha et de cette beauté tu es, tu restes. 

Puis avec la société qui par en vrille en occident, tranquillement tu te demandes si tu irais pas te poser quelques années au Maghreb, en Afrique de l’ouest ou en Afrique du sud. Tu sais que tu réfléchis avec tes privilèges. Mais tu réfléchis aussi avec un approche intersectionnelle. Vivre quelques mois, quelques années sur le continent puis voir où tu te positionnes, mais en même temps tu le fais pour te plonger dans ton histoire, dans ta culture, un moment, longtemps. 

Frontières, nouvelle ère, si seulement la pandémie. Si seulement, la pandémie. 

Partie remise shallah.

Saphia Arhzaf
Writer - Saphia Arhzaf

Saphia, Québécoise et Marocaine d'origine, a grandi à Montréal et s'est toujours questionnée sur les questions identitaires. Passionnée d'enjeux sociaux et de justice sociale, son métissage a été une fenêtre ouverte sur une mosaïque de cultures. Naviguant entre Montréal, Marseille, Meknès et Dakar, la rencontre de religions, de valeurs, d'aspirations et de rêves ont forgé une ouverture sur soi et sur les autres qui redynamise ses aspirations à l'empowerment des diasporas africaines. Ainsi, SAYASPORA représente enfin une plateforme où les récits complexes se lisent, se disent et où la sororité (les voix des femmes!) crée des ponts d'une force incroyable.

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