Yseult : Une victoire pour la représentation des femmes noires

Écrit par Candice Zogo

Le 27 avril 2021, la chanteuse d’origine camerounaise Yseult a annoncé sur les réseaux que son titre Corps était officiellement certifié disque d’or, certification qui marque son entrée dans la variété française. En plus d’être une belle réussite personnelle, c’en est également une pour sa communauté avec qui elle partage régulièrement son évolution. Dans cet article, je vais revenir sur sa nomination et expliquer en quoi sa présence aux Victoires de la Musique est une véritable avancée pour la représentation des femmes noires en France.

“Corps”

Sorti en 2019, le titre Corps marque le début de la carrière d’Yseult comme artiste indépendante. Plus qu’une voix mélodieuse associée au son d’un piano, il y a une attention toute particulière à porter aux paroles.

“[…] mes mots vous soignent, et vous caressent le coeur.”
(Yseult à propos de la certification de Corps en tant que disque d’or)

Dans sa chanson, l’artiste parle d’un conflit identitaire, un état de mal-être qu’elle ne veut pas laisser prendre le dessus. Des paroles touchantes qui viennent chercher chacun.e de manière unique.
En exposant ainsi ses blessures, elle décide de les mettre en commun avec celles de son public, entretenant une relation particulière avec ce dernier.

Le visuel accompagnant la chanson, la présente nue aux yeux du monde, habillée d’une structure transparente aux reliefs organiques. C’est le secret du succès de Corps: sa vulnérabilité.

De passage en concert à Montréal le 27 février 2020, elle a su créer une atmosphère intime avec les spectateurs.trices du Centre Phi, de par son langage sans filtre et son accessibilité.

Les Victoires de la Musique

Ainsi les derniers projets musicaux d’Yseult lui ont valu sa nomination aux Victoires de la Musique, une cérémonie de récompenses musicales qui a lieu chaque année en France.
Lors de cette cérémonie, elle a choisi d’interpréter la chanson qui a symbolisé pour elle un nouveau départ dans sa carrière. En plus de son charisme, elle a offert, sur le plateau des Victoires, une prestation inédite.

Pour l’accompagner sur scène elle a invité certaines de ses connaissances, ainsi que des danseurs.euses professionnel.les parmi lesquels on a pu reconnaître des favoris de la scène ballroom parisienne.
À mes yeux, cette performance est mémorable puisqu’elle a utilisé sa tribune pour célébrer les «oublié.es» de la société, d’autant plus que les Victoires de la Musique ont été à de nombreuses reprises accusées de ne pas être assez inclusives.
Durant cette prestation on a ainsi pu apprécier une diversité de corps et de mouvements hors normes, habillés de costumes moulants, aux couleurs terreuses, occupant l’espace de manière libre et synchronisée.
Des présences significatives, puissantes exprimant beaucoup de tendresse les unes envers les autres et animées par une fierté commune.

Une Victoire pour les Représentations Noires

Lors de la Cérémonie des Césars 2020, Aïssa Maïga avait marqué la France entière lorsqu’elle avait dénoncé le manque de diversité dans le cinéma français, disant qu’elle en arrivait à compter les acteurs et les actrices de couleur à chaque fois qu’elle se retrouvait sur un plateau.

Le 12 février 2021, c’est Yseult qui prend la parole suite à sa performance en mentionnant les difficultés qu’elle a rencontré en tant qu’artiste noire indépendante dans l’industrie musicale française. Elle explique également le choix des personnes qui l’ont accompagnée durant son interprétation de Corps.

“Le chemin est long en tant que femme noire, le chemin est long en tant que femme grosse, en tant que femme oubliée de la société, oubliée de la culture […] C’était important d’être avec des personnes qui me ressemblent, qui sont comme moi et qui me comprennent, qui comprennent ma colère.”
(Discours d’Yseult lors de la 36e édition des Victoires de la Musique: https://www.youtube.com/watch?v=R_56lJOdmA8)

Sur scène, elle rend hommage aux femmes noires de sa corpulence ainsi qu’aux autres types de corps, et se sert également de sa tribune pour mettre en avant des personnes queer issus des communautés noires et maghrébines.

C’est une démarche extrêmement importante, car dans cette société où les canons de beauté sont définis par la vision occidentale et hétéronormative; où les galas et remises de récompenses sont destinés aux élites blanches, la présence des personnes exclues de ces sphères est systématiquement politique.

Il est également important de prendre en compte l’impact de cette présence sur les représentations noires à l’écran; les femmes noires étant depuis des années enfermées dans une multitude de stéréotypes (dont un des plus connus, celui de la angry black woman). Des représentations qui leur portent préjudice au quotidien, ne prenant pas en compte la complexité des expériences et des identités noires; refusant d’admettre leur humanité et le caractère unique qu’elle procure à chacune.

Reconnaître l’existence des expériences noires

La performance et le discours de la chanteuse ont bien évidemment suscité une vague de réactions sur les réseaux. Parmi les nombreux avis, beaucoup se sont positionnés comme défavorables à la démarche.
Je n’ai pu m’empêcher de remarquer que dans la plupart des cas ils s’agissait d’hommes cis-hétérosexuels et que c’était souvent les mêmes arguments qui revenaient: “elle parle trop d’elle”, “elle se plaint alors que son père possède beaucoup d’argent”, “son discours n’est pas correct”, “elle ne relève que le négatif”…
En effet, quand on fait des recherches sur elle, on peut lire qu’elle est issue d’un milieu privilégié, mais est-ce une raison suffisante pour considérer que son témoignage n’est pas valide ?
L’aspect économique est non négligeable et influe sur la manière de vivre sa condition noire. Cependant posséder de bons moyens financiers n’empêche pas d’être victime de racisme, de misogynie, de grossophobie et autres formes de discriminations; utiliser cela comme prétexte pour rejeter un témoignage est une manière de plus d ‘invisibiliser la souffrance des femmes noires et de nier l’existence des expériences noires.

Il en est de même concernant les attaques sur son langage. La langue française étant un outil de domination, il est dangereux de discréditer un discours qui ne rentre pas dans ses codes, d’autant plus qu’elle mute, évolue avec le temps et selon les milieux sociaux.

Au-delà de cela, je pense qu’il y a également une volonté de vouloir attribuer une case à la chanteuse. La société s’attend à ce que les femmes noires soient incultes, ou sinon qu’elles incarnent un modèle de réussite auquel s’appliquent des manières rigides. Ainsi quand Yseult est sortie de ces attentes lors de son discours, peu importe si elle était transportée par ses sentiments, peu importe la symbolique de sa prestation, peu importe la puissance des mots qu’elle a prononcé quelques secondes avant, la toile ne s’est attardée que sur cela, car selon les normes, sa réaction n’était pas à la hauteur de sa victoire.

Yseult est arrivée sur la scène des Victoires de la Musique en pleine conscience de ces enjeux. Elle a tout simplement choisi de se représenter à sa manière, et par la même occasion, a permis à d’autres de venir occuper l’espace qu’on ne leur donne pas.
Ce que j’ai trouvé fascinant le 12 février, c’est qu’elle a exposé avec Corps ses blessures, sa fragilité, ses sentiments bruts, tout en revendiquant sa fierté d’être comme elle est; brisant ainsi le mythe de la angry black woman dénuée de sentiments, en défiant les standards.
Ce qui ne l’a pas empêché pour autant de manifester sa colère.

Pour toutes ces raisons j’appuie la victoire de cette artiste significative, et je suis persuadée qu’elle ouvrira la porte à d’autres après elle, car même si le chemin est encore long, les images parlent d’elles-même.

Lien de la performance de Corps:

Candice Zogo
Writer - Candice Zogo

Candice Zogo est née en France, d'un père camerounais et d'une mère guadeloupéenne. Elle a déménagé de nombreuses fois, mais a passé la majeure partie de sa vie dans la Caraïbe. En sa position d'afrodescendante queer, elle tend à adopter une vision inclusive, bienveillante et optimiste du monde. Elle voit en l'essence créative un outil de changement social et croit en l'impact des histoires orales, visuelles et écrites dans la construction des sociétés du futur.

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