Icône d'une moitié de femme

Elle parle affaires

14 juillet 2025

Par Yedidya Ebosiri

Derrière chaque mot de Raïssa Sintcheu se cache un chemin, une douleur transfigurée, une vérité crue. Autrice du roman Demain nous attend, cinéaste, entrepreneure et oratrice à ses heures perdues, elle écrit pour donner voix à celles qu’on a trop souvent fait taire. Car Raïssa ne raconte pas seulement des histoires – elle construit des refuges.

Racines

Originaire du Cameroun, Raïssa est de celles qui écrivent depuis qu’elles savent tenir un stylo : « Ma mère m’a dit, il y a un moment : “Tu sais, Raïssa, quand tu étais enfant, et que je te punissais et que je t’envoyais rester dans ta chambre, à chaque fois que je venais te voir, je te retrouvais en train de lire.” »

Dès l’école primaire, elle met en scène ses premières pièces de théâtre, griffonne des scénarios de films dans un carnet bleu à 9 ans, et rêve déjà de productions scénarisées avant même d’en comprendre les codes. La lecture l’envoûte, les magazines l’inspirent – elle en deviendra un jour rédactrice en chef.

Mais la vie s’en mêle : les épreuves s’enchaînent et l’écriture s’éteint… jusqu’en 2017 : « À ce moment-là, j’étais un peu perdue dans ma vie. Je ne savais pas quoi faire. Je me posais des questions existentielles, littéralement : pourquoi est-ce que je suis sur Terre ? » raconte-t-elle.

Raïssa voulait déranger et faire tomber les masques à son échelle.

Entre mille et un voyages, elle prie, s’interroge, cherche un sens. Et une question émerge : qu’est-ce que tu sais faire naturellement et que tu aimes faire ?

La réponse est claire : écrire.

Mais qui vit de ça, vraiment ? Raïssa doute… « […] j’avais ce syndrome de l’imposteur. Je ne me sentais pas légitime d’écrire. Je ne me trouvais pas à la hauteur. »

… jusqu’à ce que ses proches lui ouvrent les yeux : « Plusieurs personnes me demandaient à quand le livre. Je me souviens, ma mère me disait : “Raïssa, j’ai des amis qui me disent qu’ils aiment beaucoup tes statuts sur Facebook…” Alors qu’elle-même n’était même pas sur Facebook ! »

Et c’est ainsi qu’elle recommence à rêver et qu’une œuvre littéraire verra le jour.

 

Raïssa Sintcheu – lancement du livre Demain nous attend à Toronto, 31 mai 2025

L’étincelle

En 2018, une situation familiale vient raviver la flamme.

Raïssa écrit d’abord pour faire un film. Ne sachant comment s’y prendre, elle rédige un texte, puis un autre. Rapidement, la mission et la clarté se rejoignent : « Le sujet portait sur l’injustice dans les familles – surtout dans les familles noires, africaines – où l’enfant, parce qu’il est plus jeune, a toujours tort, même s’il a raison. Où l’enfant est écrasé, humilié, rabaissé. »

Demain nous attend prend forme.

Ce sera une œuvre brutale, nécessaire, où elle dénonce les violences familiales, les abus, le silence complice. Avec son œuvre, elle souhaite contribuer au changement de mentalité en Afrique : «  Je voulais être celle qui met des mots — parfois crus — sur ces choses-là, » exprime-t-elle durant notre échange. « On me dit souvent que j’aurais dû être avocate, parce que je ne sais pas me taire devant l’injustice. »

Par sa démarche artistique, Raïssa voulait déranger et faire tomber les masques à son échelle. Et ça, elle le fera coûte que coûte, sans compromis : « Peut-être qu’à mes yeux, ce n’est qu’un caillou dans la mer… Mais si on en jette 100 millions, la mer changera. »

Son credo est simple : « Si Dieu a prévu, c’est qu’Il a pourvu. »

Demain nous attend nous plonge dans les vies croisées d’Alika et Vita, deux jeunes femmes africaines aux trajectoires différentes, mais unies par la même soif de dignité et de rêves. À travers les trahisons et les ruptures familiales, l’autrice nous tend un miroir : celui des réalités que nos sociétés préfèrent souvent taire.

Inspiré d’histoires vraies, ce roman explore les blessures invisibles et, surtout, cette force profonde qu’on appelle résilience.

Au fil des pages, Alika et Vita prennent corps comme deux fragments de l’autrice elle-même : l’une incarne son passé, l’autre son présent. Deux visages d’une même histoire, racontée pour ne plus être subie.

Le retour à soi

Si l’écriture permet à Raïssa de dire ce qu’elle pense, elle lui offre aussi un espace pour panser ses blessures.

Pour elle, écrire met la lumière sur l’intérieur : « Des fois, tu vis quelque chose, tu ne sais pas comment le nommer. Mais quand tu l’écris, ça t’oblige à réfléchir, à accepter certaines choses. Et à te dire : OK, c’est ça que je ressens. »

Curieuse, je lui demande si Demain nous attend est une forme de thérapie. Étonnement, ce n’est pas l’écriture du livre qui l’a menée en thérapie, mais une rupture amicale profondément douloureuse. L’autrice entame donc un travail interne et réalise que certains traumatismes étaient cachés entre les lignes du roman.

Parmi ces douleurs tues, un épisode de maltraitance au sein de sa propre famille. Longtemps, Raïssa a rejeté ce mot. Non pas parce qu’il était inexact, mais parce qu’il impliquait de reconnaître la violence d’une personne qu’elle respectait profondément : « Je me suis dit : je ne peux pas dire ça de cette personne. Mais c’était la vérité […]. Peut-être que cette personne est différente aujourd’hui, mais ce que j’ai vécu, c’était réel. »

Ainsi, sans même le savoir, l’écriture de Demain nous attend a été le point de départ de sa guérison, une forme de libération involontaire. Finalement, son processus créatif lui a permis de poser des mots là où, jusqu’alors, le silence tenait lieu de refuge.

 

Livre Demain nous attend

Guidée par la foi

Raïssa est une femme de foi. Pas une foi fragile ou occasionnelle – une foi ferme et enracinée, capable de déplacer les montagnes.

À l’origine, Demain nous attend devait être un scénario de film. Mais les mots ont pris le dessus et l’histoire s’est imposée. Raïssa s’est laissée porter. Elle avançait sans plan détaillé, mais avec une vision translucide nichée dans un coin de sa tête : « Tu poses une brique à la fois. À la fin, tu auras un mur. Mais si tu restes à rêver du mur sans poser de briques, tu risques de ne jamais rien construire. »

Pour Raïssa, la foi n’est pas un concept : c’est un mode de vie. Durant l’entrevue, elle cite volontiers Higher Is Waiting de Tyler Perry : « Marcher par la foi, c’est comme être dans le noir avec la lumière de ton téléphone. Tu ne vois pas tout autour, mais tu vois juste où tu poses ton pied. Et c’est suffisant pour avancer. »

Son credo est simple : « Si Dieu a prévu, c’est qu’Il a pourvu. »

Aujourd’hui, elle en est à son deuxième court-métrage. Pas de budget initial. Pas de garantie. Seulement une confiance aveugle en son destin : « Je me suis dit : je vais me débrouiller, économiser ici et là, chercher une coproduction. Je me suis lancée. J’ai tenté des choses. »

Raïssa n’est pas une planificatrice rigide – elle bâtit sa vie à la lumière de l’invisible.

Des stylos et des caméras

Lorsqu’on lui parle d’inspiration, Raïssa évoque d’abord la célèbre Chimamanda Ngozi Adichie : « Je suis toujours émerveillée par sa capacité à accoucher de romans aussi denses que captivants. Pour moi, ça témoigne d’un vrai don pour la narration. C’est un muscle que tout le monde n’a pas. »

Dans la même veine, elle chérit les récits autobiographiques de Maya Angelou, dont l’écriture sensible et immersive l’a profondément marquée : « Ses mots te font voyager dans son époque et ressentir ses émotions comme si on était avec elle »

Mais Raïssa ne s’arrête pas aux livres. Son imaginaire est aussi nourri par l’écran. Du côté du cinéma, ses modèles sont clairs : Ava DuVernay, Tyler Perry, Lee Daniels… sans oublier Edoudoua Non Glacé, pionnier du cinéma camerounais à qui elle tient à rendre hommage. Tous, selon elle, partagent un fil conducteur : ils racontent des histoires vraies.

Pour elle, il ne s’agit pas tant de ce qu’elle attend de demain… mais de ce que demain attend d’elle.

« Le style d’Ava est un mélange entre documentaire et fiction. J’aime le fait que ses productions cherchent à plaider pour un changement. »

Quant à Tyler Perry, c’est son parcours qui la bouleverse : « Il incarne la résilience, ce qui est justement le cœur de mon roman. Beaucoup de gens se plaignent qu’il portraie toujours les souffrances des femmes noires. […] La réalité est que beaucoup de femmes qui ne se sentent ni vues ni considérées, autant dans leur famille que dans la société, ont besoin de savoir que quelqu’un connaît leur histoire, entend leur cri et qu’il y a de l’espoir pour elles. »

 

Raïssa Sintcheu – lancement du livre Demain nous attend à Toronto, 31 mai 2025

Demain nous attend, mais elle ?

Quand je lui demande ce qu’elle attend de demain, Raïssa marque une pause. Puis, avec sérénité, elle répond : « Je veux juste que, moi, Raïssa, je sois alignée avec ma mission. Avec ce que la vie, Dieu, l’univers m’envoient. »

Elle ne projette rien sur l’avenir. Elle l’accueille. Pour elle, il ne s’agit pas tant de ce qu’elle attend de demain… mais de ce que demain attend d’elle.

« Et ma responsabilité, c’est d’être prête à répondre présente. »

Demain nous attend n’est pas seulement un titre. C’est un rappel que l’espoir n’est jamais derrière nous – il est toujours un peu plus loin, à porter de pas.

À lire absolument

Demain nous attend est aussi disponible en anglais sous le titre When Tomorrow Breaks, lancé officiellement à Toronto le 31 mai dernier. La version française peut être retrouvée sur Amazon, chez Indigo (en ligne et à la succursale du centre-ville de Montréal) ainsi qu’à la librairie Un livre à soi à Montréal.

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  • Yedidya Ebosiri

    Rédactrice en Chef

    Éternelle étudiante, Yedidya entame actuellement un diplôme de deuxième cycle universitaire en santé publique après avoir complété un baccalauréat en kinésiologie.

    Le socle de ses intérêts professionnels repose sur la lutte contre les inégalités sociales de santé; elle rêve d’un monde plus sain, plus juste, plus vert. En attendant, elle puise dans ses racines congolaises pour militer en faveur d’une Afrique libre et féministe.

    Tutrice pour une clientèle analphabète et intervenante de longue date en santé mentale, sa curiosité intellectuelle et son entregent caractérisent son parcours professionnel naissant. Autrefois éditrice pour un journal universitaire, elle ne cesse de nourrir sa passion pour le journalisme et se réjouit de mettre ses compétences rédactionnelles au service de sa communauté. Pour elle, Sayaspora incarne l’excellence noire et l’innovation sociale, d’où sa fière contribution au rayonnement du magazine.

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